No 20 (2020)

Radicalités : contestations et expérimentations littéraires


Page couverture

Quelle pourrait être l’acception proprement littéraire de la radicalité ? L’ambition de ce numéro de Fixxion est bien de répondre à cette question, en se préservant d’une part de certains amalgames (entre « radicalité » et « violence », « terrorisme » ou « extrémismes », par exemple) et en congédiant, d’autre part, des traitements exclusivement thématiques de la notion. Les articles qu’on va lire proposent ainsi plusieurs lectures, tantôt monographiques tantôt transversales, d’œuvres ou de tendances récentes qui ont fait de la radicalité le prisme par lequel il est possible de repenser voire de redéfinir l’articulation de la littérature à la politique, à son langage et à ses normes.

Transposant à sa manière l’axe politique radical/libéral sur le terrain de la littérature, la production littéraire ici étudiée se caractérise, de prime abord, par la suspicion qu’elle jette sur les ressorts traditionnels de la représentation. De même qu’en politique, les théoricien·ne·s radicales et radicaux se méfient du fonctionnement ronronnant des institutions et de leur capacité à produire à peu de frais du consentement, en littérature, les auteur·e·s qui nous intéressent rechignent à croire qu’il suffit de parler de politique pour écrire des livres politiques.

À l’opposé du rôle palliatif d’administration du litige auquel se vouerait une partie significative de la littérature contemporaine, cette littérature reste donc attachée aux situations de différend (pour reprendre la distinction de Jean-François Lyotard), c’est-à-dire aux cas où l’injustice, non reconnue car indicible dans le langage des normes, se mue en tort. La formule de Lyotard – “c’est l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie, peut-être d’une politique, de témoigner des différends en leur trouvant des idiomes » – décrit bien la double caractéristique des dispositifs littéraires auxquels est consacrée cette livraison de Fixxion : des textes contestataires et expérimentaux, à la fois attachés à la valeur agonistique de la littérature et soucieux de lui trouver des formes efficaces.

Loin de désigner un mouvement, une école ou encore une quelconque avant-garde, la littérature qualifiée ici de radicale met à distance, suivant des modalités hétérogènes, toute forme de « représentationnalisme naïf » : mise en crise du bien-fondé et de la fiabilité de la mimèsis, dynamitages axiologiques, travail de sape des jeux de langages dominants, prise en compte de l’espace public conflictuel dans lequel s’inscrit le texte, etc. De Sophie Divry ou de Nicole Caligaris aux littératures hacktivistes, en passant par les écritures de la ZAD, par les héritages poétiques de Victor Klemperer ou encore par les rémanences de l’action directe en littérature, c’est tout un empan de pratiques d’écriture contestataires que ce numéro entend ainsi étudier.

Justine Huppe, Jean-Pierre Bertrand et Frédéric Claisse