Faire avec. L’écriture de l’usage
1 Dans son essai qui ouvre “It’s too late to say littérature. Aujourd’hui recherche forme désespérément”, Jean-Charles Massera remarque le désintérêt grandissant de la littérature pour les nombreux bouleversements qui ont caractérisé l’expérience esthétique – de Mallarmé jusqu’aux dernières avant-gardes historiques des années 70 – et de ce fait il observe le manque de considération des acteurs envers les conditions historiques de production de la littérature. Conséquemment, c’est l’incapacité qu’a celle-ci d’exprimer la dynamique spécifique de “l’aujourd’hui”, de l’“ici et maintenant” qu’il diagnostique :
contrairement à d’autres formes (d’autres champs) de production artistique, la production littéraire ­– celle qui vise ce qui désigne comme littérature – semble de moins en moins consciente, non seulement de son histoire récente […], mais également de son historicité, des rapports de nécessité qui existent entre l’aujourd’hui et les modes d’appréhension, de représentation de celui-ci.[1]
2 Selon Massera, cette difficulté à engendrer toute forme de réactualisation de notre rapport au monde conduit la littérature à tourner le dos à celui-ci puis à se réfugier dans l’autotélie. Analogue au point de vue scolastique que Pierre Bourdieu attribuait à une certaine attitude philosophique, la littérature serait ainsi caractérisée par sa tendance à se placer en position “d’apesanteur sociale”[2] et ainsi se détourner des “affaires pratiques de l’existence ordinaire”[3], trop occupée à “jouer sérieusement” et à forger à distance les règles immuables et spécifiques de ce jeu, “à s’appuyer confortablement sur les formes et les genres de l’histoire littéraire entrée en glaciation”[4]. C’est une
posture qui a perdu le sens de l’Histoire, celle qui transforme son incapacité à énoncer et la réduction de son territoire en esthétique de la fétichisation de son arrogance et de son ignorance, une arrogance et ignorance […] qui font d’entrée de jeu l’économie de la question fondamentale du sens.[5]
3 Ce dont parle Massera recoupe sans aucun doute aussi bien “l’aile marketing” et “l’aile ex avant-gardiste”[6] de la littérature que Pierre Alferi et Olivier Cadiot évoquent dans la Revue de littérature générale, mais il exprime plus explicitement une méfiance envers une conception apophatique de la littérature, qui, tendue entre le désir de dire le réel et le refus d’engendrer tout type de simulacre, se résout, à travers le travail du texte, à exhiber son incapacité à saisir le monde. Alors que, fidèle à cet esprit, Claude Royet-Journoud conçoit la poésie comme un “métier d’ignorance”, Massera perçoit dans cette attitude une “volonté de ne pas savoir”[7], un refus qui contraint à “rester calé (québlo) dans le paradigme muséographique de la modernité poétique”[8]. Pourtant, on pourrait remarquer que les auteurs mentionnés par Massera (S. Beckett, M. Roche, C. Prigent, P. Guyotat, J.-M. Gleize) font partie des auteurs français les plus radicaux, ou du moins, les plus exigeants de la deuxième moitié du XXe siècle, de ceux qui ont poursuivi cette mise à l’épreuve de la normativité de notre rapport au langage et au monde. Toutefois, Massera veut nous rappeler que ce désir d’inquiéter le sens peut facilement faire l’objet d’un conditionnement de la pensée et se transformer en un académisme de la négativité, comme l’avait déjà mis en lumière Hocquard, à propos de la “modernité négative” à laquelle il a lui-même contribué :
La modernité négative ne risque-t-elle pas d’engendrer à son tour un système de valeurs légitimantes tel que l’avait été autrefois la croyance au progrès, au sens de l’histoire, etc. Comment des notions comme celles de manque, de défaut, d’absence, d’impossible, prises naguère à la lettre, en arrivent-elles à se transformer en clichés rhétoriques? Les inventions formelles en jeux esthétiques? […] Cela semble montrer en tout cas que sans une certaine vigilance extrême, le vieil accent revient toujours au galop, que la machine poétique tend à s’encrasser rapidement, à se remétaphoriser sous les apparences mêmes de la rigueur, à refaire littérature. Oui, mais voilà, comment y échapper ?[9]
Chez Massera, la question devient : “Mais une fois le monde récusé, on va où ? On se territorialise où ? Dans l’énonciation de la récusation ?”[10]. D’une manière semblable, Olivier Cadiot signale, dans le cadre d’un entretien avec Gisèle Sapiro, le côté caricatural d’une littérature qui aurait tendance à se retrancher pour “créer une sorte de zone bizarre”[11] qui procéderait d’un principe d’opposition. Plus généralement, Cadiot observe la “disparition progressive du combat”[12] caractéristique de la modernité, et interroge la capacité de résistance de l’écriture contemporaine, exprimant également une méfiance envers un éventuel retour à l’attitude conquérante et au dogme du nouveau et de la rupture, prônée par les avant-gardes historiques. Ainsi, autant le “mythe de l’inexpressivité”, de l’innommable et du non-sens que celui de l’“expressivisme” transgressif et subversif répondent, pour reprendre Jean-Charles Massera, à “une esthétique du faire contre”[13] qui a pour conséquence de placer la littérature dans un régime d’exception dans la mesure où, tout en lui accordant un privilège culturel, on lui colle la responsabilité héroïque d’une émancipation sociale, même si plus personne n’y croit véritablement. Si les différentes formes d’opposition sont devenues caduques et inopérantes, quelle(s) voie(s) favoriserait alors la réactivation d’une production et d’une réflexion littéraires qui, tout en étant connectées de façon dynamique à la pluralité de modalités expérientielles du monde, permettraient le remaniement et l’enrichissement de ce dernier? Quelles formes seraient propices à exprimer la “simultanéité d’informations qui [nous] parviennent en deux heures de surf sur le net ou entre deux avions quand [nous] consult[ons] [nos] mails, écout[ons] [nos] messages”[14].
Faire avec
4 Afin de s’affranchir de la logique du faire contre, Jean-Charles Massera propose plutôt de prendre en considération une “esthétique du faire avec”[15]. Loin d’être une simple renonciation au faire contre qui condamnerait à s’adapter de manière désenchantée au réel, le faire avec repose, chez Massera, sur la reconnaissance nécessaire des conditions historiques de l’expérience actuelle qui, en permettant de sortir la littérature de son autotélie, deviendrait le moteur de la réinvention des formes d’écriture. Toutefois, on se demandera si, à cause de l’opération de mise à distance qu’elle requiert, la nécessité de ce rapport à l’Histoire n’incarne pas une autre manifestation, certes atténuée et plus ambiguë, de la scolastique littéraire. Pour éviter cette aporie, on suggérera alors de concevoir le faire avec en fonction de ce qu’on peut appeler une écriture de l’usage, qui porte plus directement attention à la dimension pratique, aux façons circonstancielles de se conduire tout comme à la capacité de transformer celles-ci. Moins fondée sur un principe ontologique et correspondantiste selon lequel le réel précéderait nécessairement les manières d’en parler, l’écriture de l’usage met plutôt de l’avant que le sens du monde est inextricablement lié à ce qu’on y fait et à la façon dont on le fait, qu’il est toujours en train de se faire et de se modeler à travers les multiples interactions pratiques que l’on engage dans le cours ordinaire de la vie. Si Massera affirme que “l’esthétique du faire avec a une valeur d’usage”[16] et qu’il convoque un vocabulaire relatif à la pensée pratique, c’est principalement pour dénoncer la croyance en l’immuabilité des formes et revaloriser le “processus de questionnement tourné vers le hors-texte”[17] qui permet d’élaborer des formes d’écriture qui s’arriment aux modifications des conditions de vie dans lesquelles elles se déploient. Bien qu’elle aille de pair avec la volonté de renouveler les modalités de l’expression, l’opposition entre ce que Massera appelle “la forme-outil [et] la forme prétexte à la désignation de l’écrire”[18] ne permet toutefois pas de tirer toutes les conséquences d’une esthétique du faire avec. En effet, le point de vue de Massera demeure subordonné à une conception correspondantiste ou représentationnaliste selon laquelle l’histoire est envisagée comme un objet, certes changeant, avec lequel l’écriture devrait entrer en adéquation : “C’est l’objet qu’on désire travailler, critiquer, représenter, sur lequel on veut opérer, qui détermine la forme et le format. Ceux-ci ne sont pas donnés a priori, ils sont à chaque fois à trouver”[19]. Plutôt que de chercher à élire des formes spécifiques qui seraient en mesure de traiter des conditions historiques actuelles, l’écriture de l’usage est à envisager comme une pratique qui s’articule au réseau que forment les autres pratiques sociales. Suivant une dynamique interne, celles-ci renvoient alors l’une à l’autre, non pas selon un principe correspondantiste ou structural, mais de transformations réciproques où, dans le cadre de processus interactionnels, les différents aspects des pratiques deviennent des outils pour en ajuster d’autres[20], favorisant ainsi la reconfiguration de notre rapport au monde à travers de multiples dispositifs expérimentaux. Autrement dit, il s’agit d’être attentif aux manières dont les diverses pratiques sociales peuvent modifier notre façon de concevoir l’écriture et, en contrepartie, comment ces pratiques peuvent favoriser le développement de nouvelles modalités de l’écriture.
5 En ce sens, dès 1995, Pierre Alferi et Olivier Cadiot voulaient “s’approcher davantage de la construction (qui ne se résume pas à des secrets de fabrique), de la diversité et de la résistance des matériaux mis en jeu” mobilisaient l’idée d’objets verbaux non identifiés “capables d’agir un sur l’autre, de s’accoupler, de se corriger, bref, de fonctionner”[21]. On peut également penser à Emmanuel Hocquard et à Jean-Michel Espitallier qui, très probablement influencés par Wittgenstein, ont respectivement convoqué l’idée de coffre ou de caisse à outils[22]. On peut aussi mentionner Emmanuelle Pireyre qui fait dire à la narratrice de Chimère qu’elle est “concernée par les enjeux techniques”[23], Véronique Vassiliou qui recadre et réarticule, dans un almanach éponyme[24], une pluralité de savoirs pratiques, ou encore Jérôme Mauche et Christophe Hanna[25] qui se penchent diversement sur les processus sociaux que génèrent l’argent et les questions économiques. Une attention accordée aux usages ouvre ainsi la voie à un examen des procédés de pensée, des dispositifs et des manipulations spécifiques de signes par lesquels une famille hétérogène de démarches d’écriture cherche à explorer la question de la pratique en tant que dimension constitutive de notre vie. Si ces démarches se caractérisent par leur propension à exposer les perplexités circonstancielles qui traversent obstinément et inévitablement nos manières de faire, elles ouvrent du même coup un espace pour mettre au point des méthodes pour affronter ces problèmes, affirmant de cette façon le rapport inextricable entre les usages sociaux auxquels on se prête, la mise au point d’outils pour les réaliser et le travail de la pensée :
La pensée, considérée dans son rapport à des situations et à des activités n’en est pas moins un outil et les outils eux-mêmes – matériels ou conceptuels - ne prennent un sens et une importance que dans la mesure où ils entrent dans le champ de celle-ci.[26]
6 Par ailleurs, le faire avec devient, si on s’appuie sur Michel de Certeau, qui en a particulièrement pensé les enjeux, relatif à
des façons d’utiliser les choses et les mots selon les occasions […] une manière d’utiliser des systèmes imposés [qui] constitue la résistance à la loi historique d’un état de fait et à ses légitimations dogmatiques. […] Assimilables à des modes d’emploi, ces “manières de faire” créent du jeu par une stratification de fonctionnements différents et interférents.[27]
7 Alors qu’à propos de la littérature, de Certeau apparente notamment ces “manières de faire” à des “styles” ou à des “manières d’écrire”, le rapprochement qu’il effectue par ailleurs avec la notion d’“usage” semble plus porteur. En effet, si le style tend à évoquer un rapport esthétique idiosyncrasique à la forme, et risque d’appeler exclusivement une lecture littéraire et artistique, l’usage, plus particulièrement associé à la réflexion que Wittgenstein a menée sur les jeux de langage, permet de mieux prendre la mesure des dimensions hétérogène, transactionnelle, connective et opératoire des façons de faire circonstancielles[28]. Alors que chez Wittgenstein les jeux de langage ne se conçoivent pas sans les activités auxquelles ils sont entrelacés, le philosophe précise par ailleurs que les jeux de langage de l’art sont reliés d’une multitude de façons aux autres jeux de langage. Cette façon d’envisager les choses rompt ainsi avec une conception disciplinaire, professionnelle et formalisée des manières de parler et de faire, et met par ailleurs en lumière la fécondité, quant à la constitution du sens, qu’offrent leurs croisements et leurs hybridations. Dans le même ordre d’idée, Alferi et Cadiot expliquent que les OVNIS sont des “formations provenant de domaines de savoir très éloignés, mêlant des éléments qui appartiennent à des registres aussi divers que possible, et la fiction les utilise au même titre. […] Elles gardent la trace de toutes sortes de hiérarchies, mais les suppriment entre elles : déhiérarchisation”[29].
8 Dès lors, il ne s’agit plus de faire de la littérature un cas particulier, un ordre singulier du discours, qui s’émanciperait, suivant un mouvement de retrait ou un élan transgressif, des règles qui traversent la multiplicité des pratiques sociales. Une approche par l’usage invite plutôt à abandonner cet idéal de sortie totale et définitive des normes, et d’envisager ces dernières moins comme des déterminations causales qui limitent l’invention, que comme des modalités de fonctionnement contextuel, des réglages provisoires et révisables de nos manières d’agir et de penser. Comme le précise à ce titre Guillaume le Blanc, les normes ne “peuvent être appréhendées qu’à travers des pratiques qui les mettent en jeu”[30] et que “jouer avec les normes n’est donc pas rompre avec elles ni s’en éloigner, mais s’en détacher dans l’acte même de s’attacher à elles”[31]. Autrement dit, ce sont les usages eux-mêmes qui sont réglants. Le réseau d’usages devient à la fois le moyen et l’objet du processus de pensée, c’est-à-dire les instruments qui permettent de varier et de modifier nos manières de concevoir les choses, tout comme le lot de critères d’évaluation de celles-ci.
9 Le passage d’un rapport d’opposition à une dynamique interne et continuiste, mais non pas moins critique et inventive, entre les pratiques constitutives de notre vie, et, par conséquent, à leurs règles de fonctionnement, engage ainsi à “une recherche orientée vers la reconnaissance de l’ordinaire, c’est-à-dire […] de l’usage du langage, compris comme le seul horizon à partir duquel nous puissions penser ce qui appartient à notre forme de vie”[32], plutôt qu’à une recherche dont l’objectif serait de confirmer le statut particulier de la littérature dans notre vie. Bien que Massera souligne d’une façon semblable qu’il faut “penser dans les formes de nos vies et de nos projections”[33] l’attention accordée conjointement à l’usage, à l’ordinaire et à la pratique, mène à considérer les conditions effectives du faire avec d’une façon sensiblement différente que le propose Jean-Charles Massera dans son essai. En effet, alors que la revitalisation des formes expressives et leur reconnexion avec la forme de vie actuelle pour lesquelles plaide Massera trouvent leur condition dans la reconsidération du contexte historique, celle qui est relative à l’usage procède, quant à elle, de l’ancrage de l’écriture et du processus de pensée dans des contextes pratiques particuliers.
Les détails de la bataille
10 Comme on l’a évoqué en introduction, un des enjeux de la littérature actuelle selon Jean-Charles Massera, est de parvenir à “penser pour le sujet une place autre que celle d’être enfermé dans le langage dans sa seule condition d’être parlant, écrivant ou lisant. Repositionner le sujet dans l’Histoire et non dans le seul texte”[34]. Mais du texte à l’Histoire, Massera ne fait-il pas que troquer un type de fétichisme pour un autre ? En effet, s’il cherche à s’émanciper du joug de l’adéquation aux formes éculées, les formes deviennent le lieu d’une recherche d’adéquation à l’histoire actuelle. On peut alors se demander si cette préoccupation pour l’Histoire, n’est pas accompagnée d’une mise à distance sous-jacente du monde en ce sens qu’elle cautionnerait une version particulière du correspondantisme et du représentationnalisme. Peut-être est-ce à cause du pouvoir explicatif ou des promesses de sens auxquelles on l’associe fréquemment, mais dans “It’s too late to say littérature”, l’Histoire semble exercer une certaine fascination sur Massera, jusqu’au point où il affirme être hanté par celle-ci. Compte tenu de cette hantise et de l’insistance avec laquelle il convoque l’Histoire pour avoir une prise sur les conditions actuelles d’énonciation et d’expression du monde, on peut sentir qu’il la dote d’une importance telle, qu’elle se voit réifiée et devient un principe agissant, surplombant le monde et les circonstances qui y ont cours. S’il est clair que Massera ne milite pas pour un retour nostalgique et passéiste vers quelque modèle de pensée avant-gardiste ou encore pour un présentisme où s’évanouiraient, les uns après les autres, des moments irréductiblement singuliers, l’importance que prend chez Massera la reconnaissance de la spécificité historique de l’aujourd’hui peut s’avérer problématique. En effet, vouloir prendre la mesure des conditions particulières de l’ici et maintenant selon une perspective historique exige de manière contradictoire de s’émanciper de ces conditions d’énonciation et force nécessairement à adopter un point de vue comparatif et globalisant qui permettrait d’observer les différences et les changements par rapport aux conditions d’énonciation d’hier.
11 Par ailleurs, on peut remarquer que s’il est difficile de nier le rapport inextricable qui existe entre les conditions d’une énonciation et l’énonciation elle-même (comment pourrait-on énoncer quelque chose hors condition ?) un besoin de l’Histoire comme celui exprimé par Massera a comme conséquence de placer le contexte d’énonciation à distance, d’en faire un objet de connaissance à saisir, et de soumettre l’énonciation à une conception correspondantiste selon laquelle la fin visée serait une adéquation du discours à un contexte donné. Comme le remarque à juste titre Stanley Fish :
dans la mesure où toutes les actions sont incluses dans l’histoire, on ne peut pas classer les actions en fonction de l’historicité. […]. Il ne peut y avoir de conséquence méthodologique au fait d’être conscient de votre inclusion dans l’histoire. La seule façon dont cette conscience pourrait faire la différence méthodologiquement serait de l’utiliser pour s’extirper ou se mettre à distance de l’historicité qu’elle annonce. Mais ce serait transformer l’idée historiciste en une manière d’échapper (en s’assurant de leur contrôle) aux conditions locales dans lesquelles on vit, dans lesquelles on se meut et dans lesquelles on a son être.[35]
12 Dans le même ordre d’idée, il devient difficile de statuer sur l’orientation particulière que certaines conditions historiques doivent donner à ce que l’on peut dire ou faire. C’est peut-être moins le contexte qui impose quoi dire ou faire que c’est ce qui est dit ou fait qui permet de former et de modifier, au fur et à mesure, un contexte. L’approche proposée par Massera s’apparente alors à une “historicisation du présent”[36], notion que Jean-Pierre Cometti convoque en référence à Musil et qui mène à postuler que “n’importe quoi n’est pas possible à n’importe quel moment”. Mais Cometti remarque à ce titre que
nous n’avons après tout aucune raison de marier nos concepts aux représentations – aux images – que nos habitudes historiques déposent à nos pieds. […] Que tout ne soit pas possible à n’importe quel moment, c’est ce que nous sommes amenés à penser après coup, mais il n’y a à cela aucune loi.[37]
N’y aurait-il pas une voie plus conséquente que cette exigence de “savoir à quelle histoire on a à faire”[38] qui favoriserait notre ancrage dans le cours du monde et la variation des manières de faire du sens? À partir de la perspective ethnométhodologique, Albert Ogien nous aide à ce titre à nous détourner d’une perspective historiciste et à concevoir que le sens se produit de manière immédiate à l’action qui est en train de se faire plutôt qu’il ne dépend de l’identification de ses conditions historiques de production.
13 Or, si, comme l’avance Jacques Bouveresse, “la conscience de l’historicité du sens n’est pas réellement un constituant immédiat de l’expérience du sens”[39] cela ne conduit pas pour autant à adopter une conception de la littérature et du monde qui serait anhistorique. En effet, selon Ogien,
Le principe du primat absolu de la pratique invite à saisir l’historicité sous la forme actualisée qu’elle prend dans les situations d’action. […] l’histoire n’est donc pas détachée de l’action en commun : elle y est simplement tout entière immergée, en se manifestant directement dans les usages infiniment variés que font les individus des catégories descriptives du sens commun […] [L]a signification se confond totalement avec l’usage, c’est-à-dire avec nos manières de nous servir des mots du langage ordinaire en situation d’action.[40]
14 On a déjà évoqué succinctement la pensée d’Olivier Cadiot qui ne prétend aucunement préserver la littérature des pratiques sociales séculières et de leurs règles. Il peut ainsi sembler étonnant, au vu de ce que nous venons de développer au sujet de l’historicité et sa prétention à s’extraire des circonstances pratiques, que le même Cadiot ait publié une Histoire de la littérature récente en deux volumes. Mais l’auteur est loin d’envisager l’Histoire de manière impérieuse. On pourrait même supposer que la notion devient une fausse piste, voire un pied de nez à ceux qui tenteraient de s’élever un peu trop au-dessus de l’hétérogénéité des dispositifs d’écriture particuliers afin de les placer sous le sceau d’une règle explicative englobante. En effet, chez lui, l’histoire, en tant que principe fondamental du sens, s’estompe devant le grouillement incessant des pensées et des actions contingentes. L’enquête que propose Cadiot procède alors d’une immersion dans une “histoire qui fait des spirales en plusieurs dimensions, ça visse et ça dévisse”[41] où il s’agit moins d’essayer de faire le point sur nos conditions historiques spécifiques d’énonciation que d’“étudi[er] localement les problèmes”[42]. C’est reconnaître que nous n’avons pas le choix d’être au sein de nos conditions dont nous sommes les producteurs et les effets de nos productions; “on vit dans un gribouillage, on y reste”[43]. C’est également en ce sens que l’on peut comprendre Cadiot lorsqu’il explique dans un entretien qu’il se “fou[t] de la modernité [que] c’est pas intéressant. C’est piège comme le mot contemporain […] on s’en sortira pas […]. Il faut revenir dans les détails”[44] et que “l’histoire des shampoings Garnier, c’est beaucoup plus compliqué que l’histoire de la modernité”[45]. Cette tendance à dissoudre plutôt qu’à vouloir résoudre le problème du moderne et du contemporain n’est cependant pas une fuite ou un repli dans une zone située hors du temps. Elle marque plutôt la volonté de se détourner des “idées vagues et trop générales”[46], des repères cartésiens et surplombants – notamment l’idée de littérature – et de plonger la tête la première comme de se “comporter comme [à] Waterloo au milieu de la bataille, c’est-à-dire voir beaucoup de fumée et pouvoir [se] mouvoir et de faire mouvoir les autres avec [lui], dans [cette] drôle de bataille qui est à suivre. Ça va [lui] permettre de ne pas conclure et de [se] corriger”[47].
Une conception déflationniste de l’expérimentation
15 Cette plongée dans les détails, qui ouvre sur une conception conditionnelle, connective et faillibiliste - fugitive pourrait-on dire - de la pensée, de l’agir et de l’expérience est corrélative d’une “habile utilisation du temps, des occasions qu’il présente”[48], mode d’action qu’incarne la figure du tacticien dont a traité Michel de Certeau. Plutôt que de chercher à baliser un lieu propre où les conditions de son action et les objets de signification seraient définis à l’avance, le tacticien agit et pense selon une perspective beaucoup plus restreinte, dessinant au fur et à mesure et de manière imprévisible des trajets dans un environnement de pensée dont il déjoue, rejoue et recompose les discours et leurs règles selon ses besoins. Comme le précise de Certeau, le tacticien
fait du coup par coup, [il] profite des occasions et en dépend, sans base pour stocker des bénéfices, augmenter un propre et prévoir des sorties. Ce qu’[il] gagne ne se garde pas. Ce non-lieu lui permet sans doute la mobilité, mais dans une docilité aux aléas du temps, pour saisir au vol les possibilités qu’offre un instant.[49]
16 Certes, cette approche tacticienne implique une part importante d’indétermination et d’imprévisibilité, et par conséquent, un risque accru de devoir se mesurer de manière répétée à diverses épreuves[50] qui opposent la résistance du monde à notre volonté d’y intervenir : “Il faut bien l’avouer, il est alors difficile d’éviter les nœuds et embrouillements dans lesquels on se prend les pieds”[51]. Mais alors qu’une pensée de l’usage ancre notre capacité d’avoir une prise sur le monde directement dans les pratiques plutôt que dans l’accès à une quelconque idée abstraite, cette bataille qu’évoque Cadiot, comme possibilité d’obstacles et de précarisation de notre rapport au sens, se conçoit dès lors de façon moins systémique et dichotomique, que polymorphe et circonstancielle. Le doute quant à notre capacité de faire du sens n’est donc plus global et n’exige plus une réponse générale pour se voir résorbé, mais, selon un esprit pragmatiste, devient vivant, réel et contextuel. Ce que l’on peut envisager comme des confusions ou des rapports de force servent d’impulsion à l’activation de processus de pensée particuliers où la désinvisibilisation des perplexités va de pair avec une tentative de reconfiguration des éléments constitutifs de notre forme de vie. C’est par le renouvellement de notre rapport aux éléments qui opposent une résistance à notre capacité à faire du sens, c’est-à-dire par le changement de point de vue à leur égard, par leur réorganisation et leur branchement à des manières de faire et de penser qui leur sont exogènes, mais non pas inconciliable que le tacticien sera en mesure d’ouvrir des pistes de solution pour apaiser un trouble particulier. À ce titre, Cadiot remarque que
[c]ette agitation, ça fabrique. […] On cherche quelque chose ensemble – mais ça n’a pas de nom. C’est une nébuleuse. Un champ d’attraction entre diverses choses. […] Dans une portion de ciel noir se forme ce nuage de questions qu’il s’agit de démêler en agissant. […] tous des Léonard de Vinci, en moins doués bien sûr, et nos vies ressemblent à ces grandes feuilles où tour à tour on essaye de comprendre les vents tournants du matin, de figurer les tourbillons dans le ruisseau au bout de son jardin ou le pliage énigmatique d’une poussette pour enfant.[52]
17 Pour le dire avec Hans Joas, l’“expression” présuppose une résistance. […] Cela signifie […] que la création est envisagée ici comme une opération effectuée dans le cadre des situations problématiques, et non comme une libre production de nouveaux modes d’action”[53]. Suivant un esprit similaire, Véronique Vassiliou remarque que “[q]ui cherche à inventer se rêve inventeur avant d’avoir appris à chercher. L’invention est une illusion d’optique rétrospective. Elle est composition et conjonction. Il ne s’agit pas d’une génération spontanée, mais du fruit de l’évolution et d’une hybridation transgénique”[54]. Si cette forme de “créativité située”[55] sait tirer profit de l’imprévisibilité inhérente aux épreuves qui surviennent, elle sait par ailleurs bénéficier du sens commun, c’est-à-dire d’un réseau d’habitudes d’action qui servent de références et d’outils à d’autres actions et qui se voient plus ou moins fréquemment ébranlées. Redevables à aucun principe si ce n’est l’effectivité d’usages fréquemment éprouvés qui a permis de dessiner une tendance, les habitudes d’action sociales ne sont pas à considérer comme des lois surplombantes et aliénantes devant lesquelles on n’aurait pas d’autre choix que de se contraindre ou d’adopter une posture transgressive, mais plutôt un lot d’instruments, de moyens et de méthodes. Les habitudes d’action et les tendances régularisées à agir et à penser sont pleinement intégrées au sein de la dynamique de notre vie, résultent d’une multiplicité d’opérations dont la réalisation peut faire l’objet de révisions et de corrections progressives.
18 Reprenant une remarque de Wittgenstein qui figure dans De la certitude, Jérôme Mauche écrit dans La loi des rendements décroissants que les “propositions auxquelles, comme envoûtés, nous sommes sans cesse ramenés, je ne voudrais pas les extirper”[56]. Si dans la remarque originale, Wittgenstein affirme ”je voudrais les extirper” il énonce ainsi le souhait impossible à réaliser que nous avons, d’extirper de la langue et de l’agir les lieux communs, Mauche ne fait qu’exprimer directement ce que le philosophe avait depuis longtemps mis en lumière : effectuer un examen critique de nos manières de penser et ouvrir la voie à d’autres façons de penser ne s’effectue pas par une table rase de l’ordinaire, mais par un redéploiement, dans de nouvelles circonstances, des outils dont nous disposons : “Tu dois dire quelque chose de nouveau, et pourtant tout à fait ancien. Sans doute même ne dois-tu dire que quelque chose d’ancien ― mais pourtant nouveau! Les différentes conceptions doivent correspondent à différents usages”[57]. En ce sens, Mauche veut “ [é]crire à partir de ce qui est écrit déjà. Ne serait-ce que pour constater que ce n’était pas cela qui était écrit en fait”[58]. Particulièrement dans La loi des rendements décroissants, c’est par le recyclage, le détournement et la redescription automatisée du langage utilisé dans le cadre des processus socioéconomiques[59] qu’il désinvisibilise et altère le fonctionnement de ces derniers. Par une telle redistribution et une recomposition des habitudes de pensée, on peut dès lors envisager favorablement et efficacement l’insubordination tout comme la décroissance et la désaturation du marché de la signification figée. Autrement dit, la fin ne justifie pas les moyens; ce sont plutôt les façons d’utiliser ceux-ci qui permettent de modifier les fins et d’engendrer des effets inattendus et de nouvelles modalités de la pensée et de l’agir. Une pensée de l’usage ne mène donc pas à considérer “la gestion des affaires courantes [comme] ces gigots reconstitués à partir de chute de viande et de thrombine, une espèce de colle qui permet la coagulation du sang et fait ressembler à de vrais gigots d’horribles collages de fragments animaux”[60]. En effet, il s’agit plutôt d’éviter les caillements de la pensée que les techniques d’agencements permanents risquent de provoquer : le but n’est pas de reproduire un gigot.
19 Dans le même ordre d’idée, les procédés de “congélation” et de “décongélation” convoqués par Emmanuelle Pireyre permettent de concevoir la tension entre la fixation et la modification de nos croyances, entre l’immobilisme et “le flux sans cesse changeant des situations […] car on oublie souvent qu’une chose congelée est une éventualité supplémentaire des choses congelées”[61] : Pireyre explique à ce titre, qu’elle a “arrêté la circulation pour construire par étages successifs un harmonieux bloc monumental dans les glaces duquel furent pris les éléments les plus proches, passants ou immobiles. On peut obtenir de surprenants résultats avec des objets et personnages jugés au départ incompatibles”[62]. Dans Comment faire disparaître la terre et Féérie générale tout comme dans son dernier livre Chimère, l’auteure s’immisce au sein d’un réseau complexe de croyances, de comportements, de discours dont elle expose diverses problématiques sociales et individuelles. Évitant la rhétorique des explications causales et totalisantes qu’implique le pourquoi ? c’est plutôt la question Comment ?[63] qui devient le moteur des enquêtes et des mouvements de pensée que l’auteure déploie. Ceux-ci opèrent par “dérivées de fonction”[64] selon lesquelles certains aspects de différentes pratiques sont saisis, déplacés et raccordés entre eux, comme chez Yannig, personnage de Féérie générale, DJ et amateur des livres d’étiquette de Nadine de Rotschild qui, par le rapprochement entre les “protocoles de tables et les dancefloors”[65], entraîne à mener une réflexion sur la parenté et les transformations réciproques possibles de différents processus interactionnels. La question Comment ? ouvre alors sur un processus réflexif qui, par la mise à l’épreuve de la “diversité et [de] la résistance des matériaux de pensée mis en jeu”[66], permet de développer des techniques et des méthodes jetables qui génèrent des effets pratiques spécifiques et variés :
Certains fonctionnent comme des thermostats, modifient l’atmosphère puis réagissent par feed-back […] au résultat de leur action. D’autres, comme des appareils ménagers de transformation et d’entretien, qui broient, aspirent, soufflent, congèlent, débitent, cousent […] leur entourage de sens. D’autres encore, comme des instruments de mesure, qui permettent de jauger, de sonder l’entourage […] de préciser un décalage, une dénivellation, une discontinuité […]. Toujours leur action s’exerce à partir du contexte et en direction du contexte.[67]
20 Alors que Pierre Alferi, affirme que la “technique est le plus grand réservoir […] d’idées pour la littérature, qui n’est elle-même rien d’autre qu’une technique vivante”[68], celle-ci n’est toutefois pas conditionnelle à l’érudition surplombante, à la virtuosité ou à la maîtrise technique qui réduirait la pratique à une simple application spécialisée tirée causalement d’un savoir disciplinaire et encyclopédique. Comme l’explique Pireyre suivant l’esprit tacticien, les outils sont montés de toute pièce suivant ce qu’offrent les circonstances : “Un poste d’observation n’a aucun besoin de raffinement particulier : un outillage sobre taillé vite fait dans un caillou pour une percée franche et souriante”[69]. Alors que pour Alferi et Cadiot les OVNIS sont [p]lus que des contours lisses et familiers, ces petites agglutinations, sensibles-affectives-langagières, sont des sortes de monstres. Monstres de fidélité [...]. Fidèles à la matière hétérogène qui les remplit, fidèles à la circonstance, à l’accident de leur naissance”[70]. Compte tenu de la capacité transformative et indéterminée que leur confère leur monstruosité, les objets verbaux non identifiés se voient qualifiés, en référence à un certain type d’enregistrement, d’une fidélité que l’on pourrait dire basse, qui la distingue de la haute-fidélité et de ses idéaux types qui la mènent à reproduire des effets prédéterminés. Avec la basse fidélité, le “but n’est pas de redonner ses lettres de noblesse à l’écriture, mais de les lui enlever, de la soustraire aux critères qui commandent […] sa critique et sa production”[71]. À ce titre, une pensée de l’usage et du faire avec entretient un rapport déflationniste à la technique et aux attentes formelles littéraires, dans la mesure où elle n’est pas soumise à des exigences instrumentalistes ou à une adéquation à des règles qui la précèdent. Comme Jérôme Mauche le suggère, mener ce type d’entreprise se fait en se situant, “entre savoir et ignorance”[72], car les manières d’utiliser les ressources qui sont à notre portée ne sont pas prédéfinies et les protocoles techniques, tout comme les objectifs, se définissent non pas avant et indépendamment des opérations, mais au fur et à mesure que l’on évalue leurs conséquences. À ce titre, Mauche dira : “je ne suis pas partisan d’une idée technicienne de la littérature ou d’un texte que l’auteur maîtriserait; m’intéresserait au contraire comment certains de mes textes... m’ont écrit (en général, en ce qui me concerne, un peu n’importe comment)[73].
21 Si le faire avec devient relatif à la notion d’expérimentation, celle-ci ne réfère donc pas à la réalisation, en zone contrôlée, de tests pour établir la méthode la plus efficace et atteindre un objectif fixé d’avance. Elle ne concerne pas non plus l’invention de protocoles formels pour en épuiser les possibles ni la recherche du “dérèglement de tous les sens”. Ayant trait à l’expérience ordinaire du monde, l’expérimentation est conçue ici comme “mise à l’épreuve active et réflexive de la réalité et de nos connaissances (toujours provisoires)”[74]. Une fois la connaissance mise en doute, la réorientation de l’agir et de la pensée est interdépendante des coups que l’on joue et qui sont marqués par des tâtonnements et des approximations : “Pour oser, il faut avoir essayé, avoir échoué, avoir recommencé et ainsi de suite”[75]. L’expérimentation permet alors d’ouvrir un espace de connexions momentanées et non causales entre les idées. Comme le dit Alferi, cet espace virtuel
ouvre la forme de tous les côtés à la fois, la déplie, la troue, la libère. […] C’est comme une carte, un ensemble non clos de parcours, que l’on essaie de frayer en y écrivant et de suivre en lisant. […] Comme dans l’espace vécu prélevé sur l’espace objectif, il s’agit d’une sélection de certains points et de tracés entre eux. […] Et cette orientation (ou cette désorientation), si elle est l’expérience visée, n’est jamais entièrement prévisible ni donc formalisable, parce qu’elle est dans son principe interactive.[76]
Dans cet environnement que de Certeau conçoit comme une absence de lieu propre, c’est la mobilité des opérations et des usages, “l’énergie motrice de l’écriture”[77] et de la pensée qui, tel un échangeur d’air, permet de ventiler notre rapport au monde et au sens. Ainsi, suivant une conception déflationniste de l’expérimentation et du faire avec, celle-ci n’est pas incompatible avec une certaine forme de déliaison, de suspension ou de relâche qui favorise le diagnostic des fausses nécessités qui paralysent notre façon de voir les choses. À ce titre, il serait opportun, à une autre occasion, d’approfondir la réflexion sur les rapports qui peuvent être établis entre une pensée de l’usage, du faire avec et de la pratique et ce que propose Emmanuelle Pireyre dans Chimère, à savoir, reconsidérer la portée de la question du temps libre, “expérimenter la farniente”[78], développer des techniques pour ne rien faire. Évidemment, “ne rien faire” ne signifie pas ici de renoncer à tout pour se tourner vers une métaphysique du vide ni de s’abandonner à la contemplation passive du monde, mais de développer des critères pour savoir quand s’arrêter, quand mettre un terme provisoire à nos actions situées et dirigées. Il s’agit d’acquérir des capacités pour tirer bénéfice de la plasticité que le vague et l’indétermination procurent à nos formes de vie et d’exercer notre pensée à projeter des conduites possibles.
Philippe Charron
Université du Québec à Montréal

Notes


[1]Jean-Charles Massera, “It’s too late to say littérature (Aujourd’hui recherche formes désespérément)”, Ah!, n° 10, 2010, p. 7.

[2]Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Points, 2003, <Essais>, p. 28.

[3]Ibid.

[4]Jean-Charles Massera, op. cit., p. 20.

[5]Ibid.

[6]Pierre Alferi, Olivier Cadiot, “La mécanique lyrique”, Revue de littérature générale, n° 1, 1995, p. 4.

[7]Ibid, p. 9.

[8]Jean-Charles Massera, op. cit., p. 20.

[9]Emmanuel Hocquard, Ma haie, Paris, P.O.L, 2001, p. 27. Hocquard souligne.

[10] Jean-Charles Massera, op. cit., p. 26.

[11] Olivier Cadiot, Gisèle Sapiro, “Fiction littéraire contre Storytelling : formes, valeurs, pouvoirs de la littérature aujourd’hui”, url : <https://www.youtube.com/watch?v=KLRnnjq2A-8&t=3706s> (consulté le 28 mai 2019). Dans un même ordre d’idée, Olivier Cadiot attire notre attention sur “le coup de c’est parce qu’on y arrive pas que justement on y arrive ; des générations de penseurs ont utilisé ce stratagème, dit-il, pour transformer leur ignorance en pouvoir” (voir Histoire de la littérature récente, t. 1, Paris, P.O.L, 2016, p. 159). Par ailleurs, Pierre Alferi et Olivier Cadiot vont dans le même sens : “L’énergie motrice de l’écriture fut si souvent pensée en terme négatifs qu’il s’est développé une sorte de vulgate du manque propre à la France littéraire. Elle a réinjecter de la transcendance, du mystère et de la piété, en détournant de grands concepts négatifs élaborés rigoureusement dans des contextes bien particuliers (l’impossible, la limite, l’innommable)” (Voir Pierre Alferi, Olivier Cadiot, “Digest”, Revue de littérature générale, n° 2, 1996, texte 49).

[12] Olivier Cadiot, Gisèle Sapiro, op. cit.

[13] Jean-Charles Massera, op. cit., p. 26.

[14] Ibid., p. 32.

[15] Ibid. p. 26.

[16] Ibid.

[17] Ibid., p. 36.

[18] Ibid., p. 37.

[19] Ibid., p. 33.

[20] Pierre Livet explique à ce sujet que “[n]os productions nous permettent de nous donner des repères pour nos actions, et de définir des noyaux d’action. Nos révisions nous permettent de combiner une action avec d’autres, et d’ouvrir un ensemble d’actions sur une extension illimitée de leur réseau” (Pierre Livet, Qu’est-ce qu’une action, Paris, Vrin, <Chemins philosophiques>, 2005, p. 56).

[21] Ibid., p. 12. À ce sujet, voir le premier chapitre “La métaphore ufologique” dans Christophe Hanna, Nos dispositifs poétiques, Paris, Questions théoriques, <forbidden beach>, 2009, p. 1-25.

[22] Dans Ma haie, Emmanuel Hocquard explique, à propos du Robinson d’Olivier Cadiot, qu’il conçoit comme un blairauteur, - il coupe les poils d’un blaireau pour ensuite les recoller un à un – que son activité relève d’une redistribution de ressources qu’il accumule dans une “boîte à outils conceptuels” qui “se remplit en fonction de [s]es besoins. Si un outil [lui] manque pour opérer une connexion, [il] va puiser dans le coffre à jouet […]. Sous cette perspective, son travail est a) urgent; b) studieux; c) opérationnel” (Emmanuel Hocquard, op. cit., p. 269). Par ailleurs, voir Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils. Un panorama de la littérature française d’aujourd’hui, Paris, Pocket, 2006.

[23] Emmanuelle Pireyre, Chimère, Paris, Éditions de l’Olivier, 2019, p. 38.

[24] Voir Véronique Vassiliou, L’almanach Vassiliou, Paris, Argol, 2009.

[25] Voir Christophe Hanna, Argent, Paris, Amsterdam, 2018.

[26] Jean-Pierre Cometti, Les outils pensent-ils? L’esprit design et les rêves d’Eupalinos, p. 9, texte inédit, url : <https://sites.google.com/site/jipcompage/home> (consulté le 31 décembre 2019).

[27] Michel de Certeau, L’invention du quotidien, t. 1, Arts de faire, Paris, Folio, 1990, <essais>, p. 35-39-51.

[28] Voir à ce sujet Olivier Quintyn, “L’esthétique minimale de Jean-Pierre Cometti. Vers une anthropologie pragmatiste de l’usage”, Implémentations, implantations : Pragmatisme et théorie critique. Essais sur L’art et la philosophie de l’art, Paris, Questions théoriques, <Ruby Theory>, p. 121-159. Quintyn convoque la notion de “cluster” pour décrire ce qu’engage la notion d’usage : “Parler en termes de cluster permet ainsi de penser une compréhension d’une pluralité de types d’actions et de productions humaines, pluralité non encore discréditée, ou polarisée, et dont on ne peut tirer une dominante tonale […]. Ce n’est que dans un second temps, par une attention plus marquée aux circonstances, aux exemples, aux ancrages contextuels, que le cluster d’usages peut être spécifié, étudié, redécrit, et ses composantes rapprochées par des ressemblances de famille, ou, au contraire, discriminées plus finement” (p. 142-143).

[29] Pierre Alferi, Olivier Cadiot, “La mécanique lyrique”, op. cit., p. 14.

[30] Guillaume le Blanc, Vies ordinaires, vies précaires, Paris, Seuil, 2007, <La couleur des idées>, p. 40.

[31] Ibid., p. 39.

[32] Jean-Pierre Cometti, La maison de Wittgenstein, Paris, Presses universitaires de France, 1998, <Perspectives critiques>, p. 5.

[33] Jean-Charles Massera, op. cit., p. 32.

[34] Ibid., p. 23.

[35] Stanley Fish, Quand lire c’est faire. L’autorité des communautés interprétatives, Paris, Les prairies ordinaires, 2007, p. 105.

[36] Jean-Pierre Cometti, La force d’un malentendu, Paris, Questions théoriques, 2009, <Saggio Casino>, p. 139.

[37] Ibid., p. 153-154.

[38] Jean-Charles Massera, op. cit., p. 28.

[39] Jacques Bouveresse, Herméneutique et linguistique, Combas, Éditions de l’Éclat, 1991, p. 53.

[40] Albert Ogien, Les règles de la pratiques sociologiques, Paris, PUF, 2007, <Pratiques théoriques>, p. 262 et 261.

[41] Ibid., p. 29.

[42] Ibid., p. 161.

[43] Ibid, p. 8.

[44] Olivier Cadiot, op. cit., interview avec Jean-Paul Hirsch, url : <http://www.pol-editeur.com/index.php?
spec=livre&ISBN=978-2-84682-231-2>, 11min 14 sec (consulté le 20 décembre 2019).

[45] Ibid., 3min 45 sec.

[46] Olivier Cadiot, op. cit., p. 160.

[47] Olivier Cadiot, op. cit., interview avec Jean-Paul Hirsch, 4 min 17 sec.

[48] Michel de Certeau, op. cit., p. 63.

[49] Ibid., p. 61. De Certeau souligne.

[50] À ce sujet, voir Cyril Lemieux, La sociologie pragmatique, Paris, La Découverte, 2018, p. 37-42.

[51] Emmanuelle Pireyre, Congélations et décongélations. Et autres traitements appliquées aux circonstances, Paris, Maurice Nadeau, 2000, p. 38.

[52] Olivier Cadiot, op. cit., p. 101-102.

[53] Hans Joas, La créativité de l’agir, Paris, Cerf, 1999, <Passages>, p. 151 et 139.

[54] Véronique Vassiliou, op. cit., p. 236.

[55] Ibid., 149.

[56] Jérôme Mauche, La loi des rendements décroissants, Paris, Seuil, 2007, <Déplacements>, p. 190.

[57] Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, Paris, Flammarion, 2002, <GF>, p. 101.

[58] Jérôme Mauche, La loi des rendements décroissants, op. cit., p. 190.

[59] C’est de manière différente de Mauche, mais non pas moins pertinente dans le cadre d’une étude sur l’écriture de l’usage, que Christophe Hanna s’intéresse aux discours socioéconomiques. Voir Argent, Paris, Amsterdam, 2018, 262 p. Dans ce dossier d’enquête sur le rapport qu’entretiennent à l’égard de l’argent plusieurs acteurs des milieux littéraires et artistiques actuels, Hanna ne tente pas particulièrement de dégager le sens général que l’argent détiendrait dans les milieux auxquels il s’intéresse. En effet, Hanna envisage moins l’argent comme objet de signification, que comme nodosité inhérente à un réseau d’interactions. L’articulation entre certaines techniques empruntées aux sciences sociales – interviews, retranscription de témoignages, récit d’enquête, récits de vie – à des documents visuels qui exemplifient certains aspects du texte permet d’exposer les relais entre de multiples considérations qui relèvent autant de la vie intime, sociale ou professionnelle des différents acteurs. Il s’articulent ainsi autour de l’argent un enchevêtrement d’usages et de pratiques qui forment un vaste environnement de pensée.

[60] Ibid., p. 66.

[61] Emmanuelle Pireyre, Congélations et décongélations. Et autres traitements appliquées aux circonstances, op. cit., p. 22 et 45.

[62] Ibid., p. 27.

[63] Voir Comment faire disparaître la terre, Paris, Seuil, <Fiction et Cie>, 2006, 234 p., Féérie Générale, Paris, Points, 2012, 221 p. dans lequel plusieurs les titres de chapitre adoptent également une forme interrogative Comment laisser flotter les fillettes?; Comment habiter le paramilitaire?; Comment planter sa fourchette?) et Chimères, op. cit. p. 32, où Wendy formule le problème qui la préoccupe et se demande alors “Comment aider les paysans ? Comment les faire bénificier de la pureté tsigane ?”

[64] Emmanuelle Pireyre, Féérie générale, op. cit., p. 183.

[65] Ibid., p. 170.

[66] Pierre Alferi, Olivier Cadiot, “La mécanique lyrique”, op. cit., p. 4.

[67] Pierre Alferi, Brefs. Discours, Paris, P.O.L, 2016, p. 109-110.

[68] Ibid., p. 111.

[69] Emmanuelle Pireyre, Congélations et décongélations. Et autres traitements appliquées aux circonstances, op. cit., p. 20.

[70] Pierre Alferi, Olivier Cadiot, “La mécanique lyrique”, op. cit., p. 6.

[71] Ibid., p. 4.

[72] Jérôme Mauche, La loi des rendements décroissants, op. cit., p. 187.

[73] Jérôme Mauche, Électuaire du discount de Jérôme Mauche, url : <http://www.sitaudis.fr/Parutions/electuaire-du-discount-de-jerume-mauche.php> (consulté le 16 décembre 2019).

[74] John Dewey, Reconstruction en philosophie, Œuvres philosophiques I, Pau/Paris, Presses universitaire de Pau/Farrago/Éd. Léo Scheer, 2003, p. 92.

[75] Véronique Vassiliou, op. cit., p. 236.

[76] Pierre Alferi, Brefs. Discours, Brefs. Discours, op. cit., p. 107. Alferi souligne.

[77] Pierre Alferi, Olivier Cadiot, “Digest”, op. cit., texte n° 49.

[78] Emmanuelle Pireyre, Chimère, op. cit., p. 176.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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