Allain Leprest, le plus grand poète de ces dernières années
Rencontre avec Antoine Sénanque
Comme le précise Michel Arbatz, dans la dernière édition de son Moulin du Parolier qu’il dédie à Allain Leprest, “l’excellence de l’écriture n’est pas forcément liée à la notoriété”[1]. Il ajoute plus loin à son sujet, qu’il est “l’auteur le plus brillant, par la plume, par les yeux, par le cœur, de ces vingt dernières années que les majors dans leur myopie lucrative n’ont pas su distinguer”[2].
Né le 3 juin 1954, l’écrivain-chanteur Allain Leprest, qui s’est donné la mort le 15 août 2011, a exercé son métier pendant trente ans et a écrit plus d’un millier de textes de chansons dont environ la moitié ont été enregistrées par lui-même ou par d’autres interprètes. Resté dans l’ombre des grands médias toute sa vie, ses amis chanteurs lui ont rendu de nombreux hommages de son vivant depuis 2008 et plus encore depuis son décès, à travers plusieurs créations collectives d’octobre 2011 à octobre 2012.
Ayant fait de l’étude de la chanson comme objet sociologique ma spécialité univer­sitaire, je connaissais l’œuvre d’Allain Leprest depuis plus de quinze ans, quand, en 2008, le hasard d’une rencontre m’a permis de découvrir l’œuvre littéraire d’Antoine Sénanque. Neurologue de profession, cet écrivain avait déjà publié deux romans quand L’ami de jeunesse a paru. A ma grande surprise, Allain Leprest était cité à plusieurs reprises dans ce roman. La même année je me procurais Chants du soir, recueil de textes d’Allain Leprest, préfacé par Antoine Sénanque. Qu’en était-il de cette rencontre insolite entre un chanteur et un écrivain ? Pourquoi dans sa préface de Chants du soir, Antoine Sénanque écrivit-il : “Ecrire pour Allain, je ne pensais pas que cela m’arriverait un jour. C’est le plus beau compliment en écriture que j’aie reçu” ? Je décidais alors de le rencontrer pour mieux comprendre cette relation inédite.
 
Cécile Prévost-Thomas
Quelle était la nature des liens que vous avez entretenus avec Allain Leprest ?
Antoine Sénanque
1En réalité je connaissais Allain Leprest sans le connaître. Je l’ai véritablement découvert il y a à peu près dix ans par le biais d’un ami, neurologue à La Salpê­trière, grand spécialiste de la chanson française qui un jour m’a fait écouter “Il pleut sur la mer”[3]. Et là, ça a été véritablement un choc ! À partir de cette rencontre avec “Il pleut sur la mer” qui reste ma chanson préférée d’Allain Leprest avec “Donne-moi de mes nouvelles”[4], j’ai découvert toute son œuvre et j’ai commencé à le suivre de concert en concert. Dès qu’il était quelque part j’essayais d’y aller, c’était un artiste que j’aimais énormément mais avec lequel je n’avais aucun rapport personnel. Et un jour, à la suite de la parution de mon roman La grande garde[5], le journal Libération m’a demandé de rédiger “ma semaine” dans une édition du samedi. J’ai accepté et j’ai intitulé ma semaine “Donne-moi de mes nouvelles” en partant de la chanson de Leprest. Le premier jour avait comme titre “SAMEDI Allain Leprest et Wimbledon” et j’ai écrit :
Sans t’avouer que je me manque / Donne-moi de mes nouvelles / Dis-moi dans quel port se planque / La barque de ma cervelle”. C’est samedi. C’est Leprest. Je me réveille avec lui. Je connais ses chansons par cœur. Je suis allé le voir dans une petite salle près du canal Saint-Martin. J’ai pleuré, comme toujours, moi qui ai la larme difficile. Il y avait peu de monde. Ceux qui connaissaient. Je n’aime pas beaucoup les ambiances d’initiés. Mais, avec Leprest, on n’a pas le choix, il ne passe jamais à la télévision, jamais à la radio, il ne passe que sur scène, où il faut savoir le dénicher. En général, j’ai plutôt le plaisir peu partageur, mais lui donne envie. D’être à plusieurs. C’est beau, c’est fugace. On sait que le regard des autres ne retirera rien. Au contraire, les témoins sont utiles, pour être certain d’avoir bien vu. C’est le rayon vert Leprest. Le plus grand chanteur français vivant chante finalement seul et c’est injustice. Je l’écoute donc beaucoup[6].
En écrivant cet article, je voulais rendre un véritable hommage à Allain Leprest qui à l’époque était très confidentiel. J’ai pensé ensuite que ça s’était un peu perdu dans les limbes, mais quelque temps après j’ai assisté à un de ses con­certs au Limonaire[7] avec ma femme, c’était très intime, et à la fin du concert, alors que je décidais de m’en aller, ma femme, un peu plus tonique que moi, me dit : “Écoute, va lui dire bonjour, tu ne lui as jamais parlé !”. Malgré mon petit fond timide, j’y suis allé et lui ai dit : “Bonjour, Antoine Sénanque” et il m’a dit : “Antoine Sénanque, c’est l’article de Libération, je vous remercie, c’est un article qui m’a fait beaucoup de bien !”. On a commencé à discuter à partir de cet article et puis on s’est perdus de vue. Quelques mois après, connaissant un ami qui tenait un restaurant à Bastille et qui programmait des petits spectacles en invitant des poètes, des chansonniers, je me suis dit : “Tiens, ce serait formi­dable de faire une soirée Allain Leprest !”. L’idée lui a plu, j’ai donc organisé une soirée chanson dans ce lieu avec Allain et à partir de ce moment-là on a sympathisé. Mais on a sympathisé d’assez loin, je n’ai jamais été un ami d’Allain Leprest, c’est quelqu’un avec qui j’ai toujours eu une relation assez affective quand on se voyait, quand on se téléphonait, et en réalité c’était quelqu’un avec qui il était difficile d’avoir une relation assez suivie car c’était un personnage assez fascinant dans le bon et dans le mauvais sens du terme. Fascinant dans le bon sens parce que c’était un grand poète et dans le mauvais sens parce qu’il dégageait quelque chose d’extrêmement noir, d’extrêmement mortifère. Il est venu dormir une fois ou deux chez moi et je me rappelle que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit tellement sa présence avait un côté plutonien, quelque chose de très sombre et de très déstabilisant qui ne me donnait pas tellement envie d’aller forcément plus en avant dans la relation, parce que je ressentais cet espèce d’abîme, quelque chose qui aspirait quand on était près de lui et qui était très déstabilisant. Et je me souviens aussi d’un très beau moment partagé avec lui à l’occasion d’une autre soirée chez moi. Son disque Donne-moi de mes nouvelles venait de sortir et je venais d’acquérir une chaîne stéréo avec un son formidable. Ce soir-là, je lui ai dit : “Si tu es d’accord, j’aimerais que l’on écoute Donne-moi de mes nouvelles ensemble”. On a donc écouté Leprest avec Leprest, tout le disque, dans des conditions extra­ordinaires : il me livrait ses commentaires chanson par chanson : où il l’avait écrite, comment il l’avait ressentie, etc. Il avait un côté très enfantin quand il entendait le son de sa voix aussi parfaite et c’était assez émouvant. Puis il m’a demandé : “mais qu’est-ce que tu écoutes toi, qu’est-ce que tu aimes comme chanson ?”. Alors je lui ai présenté un petit panaché de toutes les chansons françaises que j’aimais dont celles de Michèle Bernard, de Léo Ferré… Evidemment il connaissait tout le monde, on a écouté “La mémoire et la mer” et il a même failli la chanter, alors là ça aurait été un sacré bon moment mais ça ne s’est pas fait. Par la suite on se retrouvait souvent comme ça, par exemple lorsqu’en 2008 on lui a remis le prix de l’Académie Charles Cros[8], on est allé boire un verre ensemble. Aujourd’hui, je pense que c’était une amitié puisqu’un jour il m’a demandé de faire la préface de son livre[9], mais c’était une drôle d’amitié, une amitié peu verbalisée, assez intime et en même temps distante, je sentais que si j’allais trop avant avec cet homme je risquais d’être aspiré. Et puis indépendamment de la littérature, il y avait un deuxième et dernier axe de nos rapports, c’était un rapport médical puisqu’il était suivi en chirurgie à Bicêtre, et comme j’ai été formé à Bicêtre et que son problème recoupait un petit peu la neurologie, j’étais aussi son interlo­cuteur sur le plan médical.
2C.P-T.  Vous avez écrit au début de la préface que vous lui avez offerte pour son livre : “Ecrire pour Allain, je ne pensais pas que cela m’arriverait un jour. C’est le plus beau compliment ‘en écriture’ que j’aie reçu”[10]!
A.S.      Ah oui, c’est vrai parce que pour moi Allain est vraiment le plus grand poète de ces dernières années ! Donc, les compliments des amis, des journa­listes, des critiques littéraires c’est important mais le compliment d’un grand artiste qui me demande d’écrire pour lui, c’est effectivement le plus beau compliment en écriture que j’aie reçu. Et comme je le place très haut dans l’échelle des écrivains-poètes, je ne pouvais être que très flatté par cette demande, c’est sûr ! C’est vrai que c’est un très grand poète Allain, autant qu’un très grand chanteur, mais c’est avant tout un très grand poète ! D’ailleurs c’est un des rares chanteurs dont on peut lire les textes indépendamment de la mélodie !
3C.P-T.  Et quand vous l’avez découvert en l’écoutant avant de le rencontrer, ce sont ses textes qui vous ont le plus touché ?
A.S.      Oui, les textes m’ont le plus touché, mais aussi la voix, sa manière d’exprimer ses textes, l’espèce d’adéquation entre cette voix rocailleuse, fêlée et la rocaille et la fêlure qu’il y avait aussi dans ses textes, une espèce d’harmonie totale, ce type de force à laquelle je suis très sensible, qui est quand même la force du désespoir, de l’abîme. Ce sont des choses qui font résonance en moi : c’est avant tout par les textes et la force des textes que j’ai accroché avec Allain Leprest, c’est certain !
4C.P-T.  Vous étiez déjà sensible à la chanson ?
A.S.      Oui, j’adore la chanson française et je n’écoute quasiment que cela. J’avais quand même un terrain très ouvert à Allain Leprest.
C.P-T.  Et avez-vous hérité de ce goût pour la chanson ?
A.S.      Non, dans ma famille on n’est pas “chanson française”, mais moi j’ai toujours adoré ça ! J’ai toujours adoré Piaf par exemple. Je me rappelle que quand j’étais adolescent, je n’écoutais que Piaf, ce qui n’était quand même pas très courant, j’étais déjà très anormal (rires). Mais j’ai toujours adoré la chanson française de manière peu originale parce que mes artistes préférés sont des artistes très reconnus comme Bécaud, Brel, Brassens, tous les très grands, et Léo Ferré, beaucoup Léo Ferré. Donc, il n’y a finalement qu’Allain qui soit peu connu, même s’il est tout à fait de ce niveau-là, à cette hauteur-là, mais en termes de starification il n’est pas du tout sur la même planète. Pourtant, la valeur est la même. Finalement, la seule originalité que j’ai eue c’est sûrement la précocité avec laquelle je suis rentré dans la chanson française puisque les deux chanteurs qui ont occupé mon adolescence sont Édith Piaf et Serge Reggiani. C’étaient les deux grands chanteurs que j’écoutais tout le temps quand j’étais en classe de 4ème ou 3ème, mais tard dans la nuit !
5C.P-T.  Tout à l’heure vous avez évoqué Michèle Bernard, elle est un peu en marge comme Allain Leprest…
A.S.      Michèle Bernard, je l’ai découverte plus tard en même temps qu’Allain Leprest et j’aime beaucoup ce qu’elle fait mais je ne la connais pas. Et puis dans les gens qui tournent autour d’Allain Leprest, j’aime beaucoup Enzo Enzo et son interprétation de la chanson “Édith” qui évoque la tombe de Piaf et qui figure sur le disque des amis d’Allain Leprest[11] : c’est une très très belle chanson et j’aime beaucoup cette interprète.
6C.P-T.  Et par rapport à la seconde chanson d’Allain Leprest “Donne-moi de mes nouvelles” que vous dites aimer le plus, je me demandais s’il n’y avait pas un lien affectif, sensible lié à votre profession parce que c’est une chanson qui peut tout aussi bien parler de la perte de mémoire, de l’aphasie, ou du coma ?
A.S.      Ce n’est pas tellement par rapport à ma profession, c’est plutôt avec ma manière de ressentir les choses parce que c’est vrai que c’est une question qu’on peut se poser dans les moments sombres de la vie, des moments de vide ou de dépression… Finalement la question c’est qu’il faut que quelqu’un me donne de mes nouvelles puisque que je n’arrive pas à m’en donner moi-même ! Je trouve cette formule extrêmement révélatrice et éclairante. C’est intéressant d’arriver à ressentir quelque chose mais de ne pas arriver à le synthétiser par une phrase simple et puis parfois vous rencontrez quelqu’un qui vous donne une phrase et vous vous dites : “C’est exactement ça !”. Et cette phrase “Donne-moi de mes nouvelles”, je trouve que c’est une phrase qu’on peut donner à tous les patients, à tous les gens dépressifs ou qui traversent des moments de nuit intérieure, c’est vraiment la phrase la mieux adaptée : que quelqu’un enfin me donne de mes nouvelles ! Je trouve que c’est absolument bouleversant, surtout quand c’est Allain qui la chante, je trouve vraiment que cette phrase est la plus belle phrase qu’il ait écrite.
7C.P-T.  Concernant votre propre écriture, j’ai trouvé beaucoup de similitudes, vous employez des formules très imagées qui ressemblent aux mots d’Allain Leprest… 
A.S.      Vous savez, quand vous aimez beaucoup ce que font les gens que vous lisez, que vous écoutez, il y a forcément des échos et des harmonies qui résonnent ensemble. Donc c’est sûr que quand je parle des textes de Leprest j’ai l’impression qu’il n’est pas très loin de ce que je ressens et de ce que j’écris, mais lui il fait de la poésie pure alors que moi je ne fais pas de poésie. Il y a peut-être un point commun entre nous, ce que je dis très humblement, parce que comme je vous ai dit je mets Leprest au sommet de la hiérarchie littéraire, donc je ne me compare pas à lui, mais je crois qu’il y a un sens du contraste qu’on partage, c’est-à-dire qu’il mélange assez subtilement le drame et le paradoxe, l’humour. Il y a beaucoup d’humour dans les chansons de Leprest. Et cette espèce de trame, de fil de drame, de désespérance qui traverse toutes ses chansons, est aussi en concurrence avec une manière très détachée, très joyeuse, très dérisoire de voir la vie. Et ce mélange entre drame et dérision, j’essaye de l’exprimer aussi dans mes livres.
8C.P-T.  Dans Salut Marie, votre dernier ouvrage, ce contraste entre drame et dérision se ressent vraiment. Et il y a même des formules qui sont très proches de l’expression d’Allain Leprest “Donne-moi de mes nouvelles”.
A.S.      Oui, j’adore ça, c’est ce que je fais toujours, donc là il y a sûrement des points de convergence entre la chanson de Leprest et les livres que j’écris. Mais d’ailleurs je cite souvent Allain dans mes livres. Dans L’Ami de jeunesse l’un des titres de chapitre de l’ouvrage est celui d’une de ses chansons : “Père-Lachaise (Tout ce qui est dégueulasse porte un joli nom”, Allain Leprest)[12] et vers le début du roman j’écris : “Retour le soir à la chaleur de mon appartement. Un peu chancelant. Mes habitudes viennent à mon secours. Ma femme m’inter­roge prudemment. Je retrouve mon fauteuil, mon journal, ma bière, les chansons de Leprest que j’écoute souvent, tout ce qui m’appartient sans vraiment m’appartenir[13]. Et c’est vrai qu’il y avait ça chez Allain, une espèce d’humour, de dérision que j’aimais beaucoup : un humour sombre mais qui parfois pouvait être très drôle : “Chien d’ivrogne”[14] c’est une superbe chanson ! Et même dans la vie, il était assez drôle, mais là encore comme dans ses chansons et peut-être encore plus que dans ses chansons, le côté sombre était quand même un peu écrasant, même drôle, c’était quand même un peu rude !
9C.P-T.  Et personnellement, comment êtes-vous entré en écriture ?
A.S.      J’écris depuis toujours, enfin depuis mes jeunes années et c’est vrai qu’avant d’être édité, j’ai eu une longue traversée du désert ; pendant des années j’ai présenté des manuscrits qui n’ont pas été acceptés parce qu’ils étaient très décalés par rapport à mon activité de médecin. Mais un jour j’ai écrit un livre qui était très centré autour de la médecine, qui relatait mes souvenirs de médecin, justement traités un peu à la Leprest, avec un côté dérisoire, drôle et en même temps tragique. Et ce bouquin qui s’appelait Blouse[15] a bien marché et m’a permis de rentrer dans le circuit littéraire et jusqu’à maintenant de ne plus en sortir ! C’est donc en fait par la médecine que je suis rentré dans la littérature alors que jusqu’à Blouse tout ce que je voulais en littérature c’était surtout sortir de la médecine, et pas du tout écrire quelque chose qui croiserait la médecine.
10C.P-T.  La chanson avait-elle sa place dans ces écrits ?
A.S.      Non pas tellement parce que c’était plutôt des romans historiques, d’aventure… Enfin si, dans un roman qui se passait au XIVe siècle pendant la peste noire, le héros était une espèce de musicien, un troubadour qui chante et qui joue du violon, mais enfin ce n’est pas vraiment de la chanson française, non la chanson française je ne l’ai pas mise dans mes livres. Par contre j’ai écris beaucoup de textes de chansons, et à un moment je me suis dit que j’allais en donner quelques-uns à Allain pour qu’il les interprète. Mais en étant vraiment à son contact, après l’avoir vu, écouté, après avoir discuté avec lui, je trouvais que mes textes de chansons n’étaient pas à la hauteur de ceux de Leprest et que ce n’était pas utile que je les lui offre. Par contre, j’étais en cours d’écriture d’une chanson pour lui quand il est mort et je me disais, tiens celle-là, je vais quand même lui présenter, mais bon, ça ne s’est pas fait.
C.P-T.  Et vous avez partagé vos textes de chansons avec d’autres personnes ?
A.S.      Non, c’est très détaché de mon activité littéraire, c’est vraiment comme ça… C’était aussi pour mon épouse qui est une très bonne chanteuse et à qui Allain Leprest devait justement donner des leçons de chant. Mais ça ne s’est pas fait non plus. Et puis l’écriture me prend déjà beaucoup de temps donc j’ai du mal à tout concilier.
11C.P-T.  Partagez-vous votre perception de l’œuvre d’Allain Leprest avec le milieu littéraire?
A.S.      Il est très peu connu. Les gens ne le connaissent pas du tout dans le milieu littéraire. Il n’était vraiment connu que des happy few de la chanson. Bien sûr, il y a quelques personnes qui le connaissent, des journalistes notamment, j’avais fait une émission de radio avec Pierre-Louis Basse sur Europe 1[16] qui aimait beaucoup Leprest[17] et qui l’a invité plusieurs fois à l’antenne. Mais je ne peux pas dire que j’ai partagé avec mes confrères écrivains ma passion pour Leprest. Et puis j’ai très peu de liens d’amitié dans ce milieu, mais par contre j’ai initié un ami écrivain à Leprest. C’est facile d’initier les gens à Leprest, quand on les initie, tac, ils partent dedans à toute vitesse, le problème c’est de trouver des initiés, et ça il n’y a en pas beaucoup. Par contre en médecine, j’ai un petit cercle de médecins très amateurs de chanson française qui écoutent énormément Leprest. C’est d’ailleurs comme je vous l’ai dit, par ce biais-là que je l’ai connu, par un ami qui le connaissait depuis des années et qui m’a initié à “Il pleut sur la mer”.
C.P-T.  Ça rejoint ce que vous avez écrit ailleurs dans votre préface à Chants du soir : “Ceux qui l’aiment compensent et l’écoutent beaucoup” !
A.S.      Oui ça, ça l’avait beaucoup amusé, il m’avait dit : “C’est ce que je préfère dans ta préface !”.
12C.P-T.  Et plus largement, que pensez-vous des liens qui existent aujourd’hui entre littérature et chanson ?
A.S.      Je ne sais pas si maintenant il y a véritablement autant de place qu’avant pour les rapports entre littérature et chanson française parce que finalement la chanson est devenue tellement écrasée par la petite chanson commerciale, la recherche des tubes, les airs et les textes faciles, je ne suis pas certain qu’il y ait une place dans tout ça pour une chanson française à la manière de Brel, de Brassens, de Leprest. Mais, c’est peut-être parce qu’il n’y a pas de grands chanteurs charismatiques. Il y a des chanteurs qui ont leur style à eux, qui n’est pas forcément inintéressant mais qui est souvent un style qui tient à leur personnalité et pas tellement à leurs textes. Je pense aux grands chanteurs qui existent sur la scène française comme Johnny Hallyday, des gens qui ont du succès et qui pourraient justement interpréter des chansons à texte… Mais si vous analysez les textes des uns et des autres c’est extrêmement pauvre, extrêmement vide ! Et ça n’inspire pas tellement, à mon avis, les écrivains susceptibles d’écrire de très beaux textes de chanson. Je pense qu’il y a quand même un effet très pervers du business de la chanson qui est complètement axé sur la vente des disques, sur le tube facile à entendre et qui entre en contradiction avec le texte profond. En plus, les jeunes chanteurs qui sont dits “à texte” font des textes d’une très singulière pauvreté, c’est triste à dire mais c’est un peu l’art minimal en chanson, donc je ne vois pas bien comment la littérature pourrait réinnerver, revasculariser la chanson française dans ce cadre. Et puis il faut aussi être attiré par des chanteurs indépendamment de leur vente, il faut que ce soient des chanteurs qui vous attirent, qui prennent des positions, qui aient du caractère, c’est ça qui attire ! Et là, ce n’est pas tellement le cas, donc c’est un peu la crise !
13C.P-T.  Pour terminer, je voulais vous demander : Salut Marie, vous l’avez écrit avant le décès d’Allain Leprest, parce que vos pages sur le thème du suicide, des larmes, du chagrin, de la mélancolie se rapprochent tellement de son univers !
A.S.      Oui, je crois que ça lui aurait plu, mais malheureusement il ne l’a pas lu, c’était avant.
C.P-T.  Je vous remercie.
Propos recueillis par Cécile Prévost-Thomas
À Paris, le lundi 18 juin 2012.
Bibliographie
Allain Leprest, Chants du Soir, Montreuil, Folies d’encre, 2007.
Antoine Sénanque, Blouse, Paris, Grasset, 2004.
--    La grande garde, Paris, Grasset, 2007.
--    “Préface”, in Allain Leprest, Chants du Soir, Montreuil, Folies d’encre, 2007, p. 9-11.
--    L’ami de jeunesse, Paris, Grasset, 2008.
--    L’homme mouillé, Paris, Grasset, 2010.
--    Salut Marie, Paris, Grasset, 2012.
Discographie
Allain Leprest, Mec, 33 T, Meys, Pathé Marconi, 240 624-1, 1986.
--    2, 33 T, Meys, EMI, 1741451, 1988.
--    22 chansons avec les textes, CD, Meys, EMI, 1741452, 1988.
--    Leprest-Galliano, Voce a mano, CD Saravah, Adda, 591062/SHL 1062 M7, 1992.
--    4, CD Saravah / Média 7, SHL 2065 M7 861, 1994.
--    Ton cul est rond (Compilation), <Millésimes>, CD Meys, MEY 74 461-2 CB 701, 1995.
--    Il pleut sur la mer… (Enregistrement public à l’Olympia), CD Samarkand AL 010, 1995.
--    et Romain Didier, Pantin Pantine, conte musical raconté par Jean-Louis Trintignant, CD Eden Rock/ Mélithée/Disney Entreprises.Inc.
       /SonyMusic, WDR 35560-2 CB 781, 1998. [Réédition en 2005 chez Harmonia Mundi/Le Chant du monde].
--    Nu, CD Night and Day, JNCD 018, 1998.
--    Je viens vous voir – Allain Leprest en public, CD Jean Davoust, Night and Day, 2002.
--    Donne-moi de mes nouvelles, CD Tacet/Mosaic Music TCT 05 0801-1, 2005
--    et ses amis, Chez Leprest, CD Tacet, TCT 071101-1, 2007.
--    Quand auront fondu les banquises, CD Tacet, 081101-1, 2008.
--    et ses amis, Chez Leprest II, CD Tacet, TCT 091201-2, 2009.
--    et François Lemonnier, Parol’ de manchot, Chants du monde, B0025I76AM, 2009.
--    et Romain Didier, Enzo Enzo, Jean-Louis Trintignant et al., Cantate pour un cœur bleu, CD Tacet,
       TCT 090801-1, 2009.
--    Leprest Symphonique, Les derniers enregistrements d’Allain, CD Tacet, TCT 111201-1, 2011.
Vidéographie
Chez Leprest, Allain Leprest et ses amis, Réalisation Mathieu Duboscq, Production Gérard Pont, Gérard Lacroix, DVD, 1H51, enregistré le 12 mars 2008 au Bataclan à Paris.
 
 

Notes


[1] Michel Arbatz, Le Moulin du parolier, Guide pratique pour écrire des chansons, Saint-Julien Molin Molette, Le Pré Battoir, Jean-Pierre Huguet éditeur, 4e édition revue et augmentée, 2011, p. 19.

[2] Ibid., p. 178.

[3]Il pleut sur la mer”, (Allain Leprest - Etienne Goupil), 3’47”, 4e titre de l’album 4.

[4]Donne-moi de mes nouvelles”, (Allain Leprest - Nathalie Miravette), 3’30’’, 1er titre de l’album Donne-moi de mes nouvelles.

[5] Antoine Sénanque, La grande garde, Paris, Grasset, 2007.

[6] Antoine Sénanque, “Donne-moi de mes nouvelles”, Libération, samedi 30 juin 2007.

[7] Au Limonaire, bistrot à vins et à chansons est LE lieu incontournable des spectacles intimistes de chansons à Paris. Il se situe 18, cité Bergère dans le 9e arrondissement.

[8] Allain Leprest a reçu le Prix In Honorem de l’Académie Charles Cros “pour l’ensemble de son œuvre d’auteur et de sa carrière d’interprète, à l’occasion de la publication de Chez Leprest et de Quand auront fondu les banquises” au cours du 61e Palmarès des Grands Prix du disque et du DVD 2008, qui s’est tenu à la Cité de la Musique, le 21 novembre 2008.

[9] Allain Leprest, Chants du Soir, Montreuil, Folies d’encre, 2007.

[10] Antoine Sénanque, “Préface”, Allain Leprest, Chants du Soir, Montreuil, Folies d’encre, 2007, p. 9.

[11] Enzo Enzo, “Édith”, (Allain Leprest – Romain Didier), 3’11”, 13e titre de l’album Chez Leprest.

[12] Titre du chapitre XXII de L’ami de jeunesse, op.cit., p. 257.

[13] Antoine Sénanque, L’ami de jeunesse, Paris, Grasset, 2008, p.37.

[14]Chien d’ivrogne”, (Allain Leprest – Romain Didier), 3’30”, 11e titre de l’album 4.

[15] Antoine Sénanque, Blouse, Paris, Grasset, 2004.

[16] Émission “Bienvenue chez Basse”, diffusée du lundi au vendredi de 20h00 à 22h00

[17] En présentant le programme de l’émission «Bienvenue chez Basse» du 1er novembre 2010, Pierre-Louis Basse déclare: “21H05, le Live du soir: certainement l’une des plus grandes voix de la chanson française, j’accueillerai mon ami Allain Leprest, montez le son!” et il clame à la fin de la chanson: “Je t’aimeAllain!” avant de lui donner la parole quelques minutes.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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