Carte Blanche
La bergère et le brocanteur
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J’étais au coin de ma fenêtre, assise dans le fauteuil acheté jadis au brocanteur, une bergère précisait-il, et m’a plu ce nom tel que l’articulait cette canaille de sa voix pleine de rocaille, de tonnerre roulant à grand bruit sous le feuillage avec de blancs moutons bêlants ainsi qu’on les entend dans la chanson du même nom ; mais par-dessus tout m’a follement plu d’apprendre qu’elle appartenait naguère à Mlle Avril, une actrice du cinéma en noir & blanc, disparue depuis des lunes des écrans.

Aux dires du brocanteur, cette artiste de talent, devenue quasi impotente et par force casanière, passait ses journées et parfois ses nuits entières assise au coin de sa fenêtre dans son élégante bergère (type commodité de la conversation des Précieuses d’antan) en velours sang-de-bœuf, qu’elle chérissait pour son dossier et ses accotoirs aux joues douillettes, son piètement de bonne hauteur et d’une profondeur d’assise soulageant les lombaires, le fessier, ainsi que la cuisse en appui. Un siège préférable au rocking-chair ou au Voltaire pour le repos quand on y est astreint, surtout sans un vis-à-vis pour tenir conversation, éclopée, recluse qu’elle était avec ses jambes en poteaux de mine. Le brocanteur s’excusait de l’expression : n’allez pas croire que je dénigre cette personne quand, bien au contraire, j’ai toujours eu envers elle du respect, et même de l’affection, vu qu’elle me traitait en bon commerçant de proximité, me fourguait en exclusivité des articles de qualité à écouler quand elle manquait de liquidités, ce qui lui arrivait souvent dans son grand âge d’actrice retraitée qui ne roulait pas (depuis belle lurette déjà plus) sur l’or. Mais elle n’en avait aucune d’amertume. Au contraire gaie comme un pinson en dépit de son infirmité, insouciante de sa condition autant que du qu’en dira-t-on, sans toutefois se négliger, au moins du buste orné de mantilles en dentelles de Calais et de perles en sautoir. Quant au bas, c’étaient hélas des poteaux de mine en mauvais état.

Mlle Avril habitait à trois pas de là un grand appartement en étage, anciennement propriété de sa mère-grand. Durant sa folle jeunesse, elle y faisait des fêtes à tout casser avec des ministres et des artistes de ses relations, tels M. Chaplin chagrin, Joséphine Baker rieuse et Michel Simon bougon (celui-là, noceur pornographe et pilier du One-Two-Two, dit-on), avec des admirateurs et même de complets inconnus : les pique-assiettes courent aux basques des célébrités, les enjôlent et les volent mais, en ce temps-là, l’argent ne lui faisait pas défaut : elle le jetait par les fenêtres chez les bijoutiers, les couturiers, en villégiature l’hiver sur la Riviera, en tournées de galas dans les capitales, toujours en tournage par Monts & par Vaux et même au Congo sans qu’en son absence son logement désemplisse de ces parasites, qu’il lui fallait faire expulser par huissier à son retour. Cette femme de grande vie manquait de discernement, une vraie cigale. Quand la bise fut venue, une fois morts de longtemps sa mère-grand et tous ses galants, ne lui restaient que ses souvenirs, et quantité de souris dont pullulait son logement. Quelles sarabandes dans sa cuisine plus vaste que d’un palace, avec garde-manger monumental en bois de bambous colonial, un meuble de prix facile à écouler en pièces détachées. Car voilà qu’elle avait plié l’ombrelle et qu’au brocanteur avait échu de vider les lieux des encombrants sur mandat du notaire, qui est au coin de la rue et de bon conseil.

Sinon seraient partis à la décharge son mobilier, sa vaisselle ancienne, ses bibelots – certains de grivois, si vous voyez ce que je veux dire –, ses défroques de vieille demoiselle, linges, argenterie, vieilles photos et lettres, vieux livres, vieux journaux, propriétés de cette gloire du théâtre et du cinématographe oubliée de tous, sauf de l’épicier et du primeur chez qui elle se servait quand ses jambes pouvaient encore l’y porter. Son logement a vite trouvé preneur : vous ne savez combien d’étrangers et même d’Américains cherchent à acheter, bien que dès ce temps-là le prix du mètre carré atteignît les altitudes – me disait jadis (il y a vingt ans de ça) le brocanteur.

Lui-même, qui n’était pas natif du quartier, loin de là (il venait de Nagyréde, près de Gyöngyös, si vous voyez où ça se trouve), avait connu en arrivant les vénérables immeubles du quartier sous décret d’insalubrité, encore occupés à tous les étages par nombre d’artisans en couture, en mercerie, lissiers, matelassiers, plumassiers, passementiers, et même une rouloteuse qui n’avait pas son pareil pour ourler la gaze. Les enseignes d’alors demeurent au fond des cours : joailler, marbrier, guillocheur, estampeur, doreur, fondeur en bronze & laiton, fourreur, etc., prenez ma boutique : c’était celle d’un Barbier-coiffeur.

Quand j’ai repris le bail, on eût dit que le patron venait juste de décrocher le bec de cane une fois son dernier client passé le seuil, une fois claquée la serviette et tous ses petits poils envolés. J’ai récupéré les sièges pivotants avec appuie-tête en beau cuir, les miroirs biseautés ainsi que le fourniment complet de blaireaux et de coupe-choux rangés dans leurs étuis, les peignes de corne, les petits ciseaux crantés à moustaches, à poils de nez, les plats à barbe en porcelaine, la sébile en acier poli avec son poinçon : tout est parti comme petits pains. Il y a des amateurs de n’importe quoi pourvu que ce soit de Jadis & de Naguère. Ce fauteuil est une antiquité authentique, je m’en porte garant. Ses ressorts sont reguindés, rembourrés de crin selon l’ancienne technique, pas en flocon synthétique de polyester qui tombe en farine et salope le plancher.

Mlle Avril tenait disait-il cette bergère de sa mère-grand, veuve du marchand en Teintures & Couleurs situé en haut de la rue si vous voyez où est le commerce de Chaussures à présent (aujourd’hui un Pâtissier). Elle élevait cette fillette car les parents d’icelle (son fils et sa bru) exploitaient l’hévéa en Cochinchine, de gros rapport dit-on, mais le climat était néfaste à une enfant en bas âge, délicate comme un gâteau à la crème Chantilly, avec des fariboles, des rubans et des guimpes à volants, toujours sur le seuil de la boutique sautillant à la corde, à la marelle, faisant mousser ses boucles au soleil, aguichant les passants avec ses risettes & fossettes. Ainsi s’est-il trouvé qu’un voisin, un monsieur d’âge et d’affaires associé de M. Gaumont qu’émoustillait ce tendron, l’avait empruntée à sa mère-grand pour jouer dans un film avec des brigands voleurs d’enfants et des poursuites infernales, je vous parle de cinéma muet, bien entendu. Vous n’avez pas connu ce temps jadis où du jour au lendemain l’on pouvait devenir star grâce à un voisin bien placé. Moi non plus, mais j’ai entendu Mlle Avril se vanter d’avoir ainsi débuté dans la carrière et dès l’âge de six ans gagné sa vie en tant qu’actrice en haut de l’affiche. Par chance, car ses parents, ruinés de confiscation territoriale et de maladies tropicales, étaient prématurément décédés dans un sanatorium d’incurables.

De famille, ne lui restait donc que cette mère-grand, laquelle par son trépas lui laissa le fonds de Couleurs et son logement et, pour finir nous y venons, cette excellente bergère. Sur laquelle était grimpée sa propre mère-grand qui, entendant à l’âge de huit ans battre tambour dans sa rue de Reims, voulut guigner par sa fenêtre sous laquelle défilaient des Marie-Louise en bataillon. Non de blanc vêtus avec soutaches d’or mais de hardes grises, de capotes de fortune et souvent pieds nus. Ces conscrits partaient en Saxe rejoindre leur régiment car, d’hommes valides, il n’y avait plus dans ce pays saigné par les campagnes impériales d’Espagne et de Russie, une boucherie. On prétend que cette levée d’enfants est une légende mais voyez comme de pareils spectacles marquent les personnes et leurs descendants pour le restant de leurs jours : les souvenirs leur en viennent de jadis comme si c’était de naguère. A moi, qui n’ai qu’entendu Mlle Avril raconter ce que lui racontait sa mère-grand au sujet de la bergère de sa propre mère-grand, il semble que c’est hier que défilent les petits soldats dans les rues de Reims allant à la mort au son du tambour, et que c’est un souvenir personnel. Je peux vous certifier que cette bergère est d’époque, un authentique meuble historique.

Me plaisait beaucoup le bagout de cette aimable canaille à la tignasse en bataille, roulant dans sa gorge la rocaille de la langue magyare avec des accents de Ady Endre et de Frigyès Karinthy appliqués à la brocante. Me charmait qu’il eût tant de sincère amitié pour cette artiste du drame et de la comédie de qui nul ne se souvient, sauf lui, qui estime l’art et le mobilier littéraires. Nous nous rencontrions sur ce terrain car il se trouve que, par providence, quelle coïncidence, j’avais récemment découvert Mlle Avril dans un film de sa jeunesse où elle interprétait Emma Bovary muette en noir & blanc, un rôle nécessitant larmes et vapeurs fréquentes, minaudant, jolie à croquer pâmée dans sa bergère en pleine overdose d’arsenic. Ce qui m’a inspiré, par subite empathie sentimentale et emmabovarysme primaire, l’envie jalouse d’acquérir sans délai son fauteuil en velours sang-de-boeuf pour m’y prélasser à mon tour, poser mon fessier où le sien avait si longtemps séjourné.

Or voilà que j’y suis clouée à présent, mêmement recluse au coin de ma fenêtre, éclopée avec un tibia incarcéré dans la résine (un vrai poteau de mine), en train de regarder le DVD de Kill Bill qu’une amie m’a prêté pour passer le temps. Autant que ceux de Feuillade, j’aime les films de Tarantino, sa passion inconditionnelle de la pellicule argentique, des actrices oubliées, et ses scénarios barjos de genre hybride.

Raison pour laquelle je suis clouée là, passons sinon on n’en sortira pas mais, le fait est, ce coin de fenêtre sur cour est l’endroit le plus indiqué dans ma situation avec, en pile sur le plancher pour la lecture, mon tas de romans favoris, les revues et journaux du jour ; sur la tablette du radiateur, les articles de première nécessité, cigarettes, briquet, batterie de zapettes (télé, lecteur de DVD, de CD), sachet d’amandes et de noisettes pour la reminéralisation osseuse rapide, Doliprane, spray d’eau minérale, mon mobile et son chargeur, mon agenda, et mon carnet au cas où j’aurais quelque chose de neuf à noter, de type sensation, impression, rêve, souvenir, sentiment, réminiscence. Voire carrément un personnage.

Par exemple, un petit Marie-Louise gribouillant un billet doux avant de rattraper à la course son bataillon roulant du tambour, une belle lettre d’amour avec des sottises du cœur pleines de poésie naïve qui serait le début d’un roman épistolaire, une love story qui finit en liasses enrubannées d’une faveur au fond d’un tiroir ; la boucherie historique n’exclut pas l’à-côté sentimental.

Ou bien une très vieille au lavoir avec lunettes cerclées de fer sur nez en patate, des gouttes bleues pendent au bout de ses doigts, dans ce suspens elle écoute gronder l’orage, la pluie tomber sur le feuillage, sonner le tocsin, qui donc court vers elle hors d’haleine ? Ou alors, sac à l’épaule, d’un déhanchement séduisant, un marin campé sur le quai considérant sa frégate à l’ancre dans la crique du tableautin suspendu juste au-dessus de ma machine à coudre maternelle de marque Singer. Est-il un mirage conradien, un revenant de naufrage en Birmanie dans la brume de mon aquarelle (cadeau de jeune marié à ma grand-tante du temps de leur lune de miel à Pont-Aven, si vous voyez où ça se trouve, elle pendue à son bras droit, l’autre coupé par la guerre, manche vide).

Le contour d’un roman est lent à apparaître.

Son commencement tient souvent à une proposition de phrase emmanchée à sa subordonnée voire à sa relative, à un agencement de mots bien huilés ou désarticulés, aux liens qui de proche en proche bifurquent, extravaguent en images et en collages ; surtout pas à une idée. L’idée dessine le roman comme un projet de maison tracé au crayon bleu d’architecte sur la table à dessin, elle passe commande du livre clé en main, plan-courant prêt à livrer en préfabriqué qu’il ne reste plus qu’à délayer dans du liant à roman, à l’illustrer de remplissage colorié pour le rendre attrayant. Or le roman s’exécute sans guide-âne, mode d’emploi, ni trait souligné deux fois. N’ayant de contour que rêvé, de réalité que son énoncé, ça ne veut pas rien dire de chercher ce qu’annonce un rêve de phrase et de tomber sur un assortiment éberluant sauté d’un bond sur la page du carnet soudain.

Si jamais me vient une idée, je ferme mon carnet.

De celles qu’à juste titre Céline vomit, voue aux gémonies. Ce qui ne l’empêche pas, avec son génie de l’entourloupe stylistique, de triturer malgré tout la sienne, d’idée, la seule, l’unique qu’il ait (reçue plutôt que conçue d’ailleurs) vissée au cervelet, une vieille sale idée fixe d’ordre tumoral provoquant de graves métastases, qui le fait dégueuler sa saloperie tripale en pets et déjections idéales. Cette idée suffit à dégoûter d’en avoir mais je n’ai pas peur qu’il m’en vienne de pareille à son exemple car j’ai décidemment foi en la pensée, en l’âme pensante des penseurs et penseuses et raconteurs et raconteuses terribles de l’humanité.

C’est pourquoi, si jamais une idée se présente, rien qu’une petite, je file en vitesse vider le lave-linge, tartiner de la confiture ou faire du taïshi avec les dames chinoises du square. Sauf que, présentement, je suis littéralement clouée sur cette bergère, et la littérature est trop sérieuse pour faire un plat avec ce genre d’emmerdement qui inspire des idées plan-courant sur l’immobilité et le désœuvrement.

Voilà pourquoi, en attendant que se recolle mon tibia, je regarde Kill Bill d’un œil et, de l’autre, par ma fenêtre sur cour celles de l’immeuble, qui sont nombreuses à tous les étages. A chacune il peut advenir des événements dignes d’intérêt, des conversations, des soliloques, des disputes de protagonistes, des aventures, des intrigues et des trucs intimes, pourquoi pas des crimes ?

Il n’y a pas que dans les films hitchcockiens qu’un mari cupide démembre son épouse et fourre ses morceaux dans une valise. Ou la décapite d’un coup de katana comme, juste à cet instant, zip, Béatrix Kiddo alias la Mariée trépane O-Ren Ishii la reine de la pègre nippone sa rivale de qui le scalp atterrit, splash, en soucoupe dans la neige immaculée, pure beauté des vengeances. M’enchante le féminin félin d’Uma Thurman gainée de jaune, filiforme, athlétique, confinant à l’abstraction lyrique, mais pas de risque hélas que cette tueuse en série sévisse dans notre immeuble haussmannien duquel tous les résidents – c’est l’été – sont partis en vacances. Qui en Islande à moto, en Toscane en avion, qui en auto dans le Cantal et même la gardienne au Portugal ; sauf les jeunes gens du cinquième. Un couple de traders de qui les chiens aboient toute la journée tandis qu’ils sont à leur agence en train de combiner des OPA hostiles, aussi implacables que de champions du katana.

Ils s’en vantaient naguère (en juin dernier) à la Fête des Voisins devant Mme Grimberg tandis que celle-ci leur servait de son babka à l’orange et aux graines de pavot. Chacun apporte quelque chose pour créer du lien social en cette occasion : qui un plat de sa confection ou des chips au paprika, qui une bouteille de Riesling, de Rioja, des friandises succulentes du Pâtissier (jadis Chausseur, précédemment Teintures & Couleurs), de la charcutaille sous cellophane de Franprix, ou un moelleux clafoutis aux cerises. C’est ma spécialité si je m’en donne la peine (garder les noyaux, c’est rustique mais plus savoureux), et me plaît, en découpant les parts, de chanter Le temps des cerises, tous les couplets, devant ces jeunes affameurs qui n’ont jamais entendu parler de la Semaine sanglante, des plaies ouvertes et des chagrins d’amour du peuple de la Commune, de Vallès, de Courbet ni de Louise Michel.

Qu’ils en prennent de la graine, s’ils veulent goûter de mon clafoutis.

Récemment, comme Mme Grimberg conversait avec eux devant les boîtes à lettres de l’entrée : quelle chance d’avoir de nouveaux voisins introduits dans la finance, l’ai-je entendue dire sur le ton de la plaisanterie, mais elle n’avait pas tellement envie de rire. Elle les flattait par pure obséquiosité, par roublardise de retraitée de qui la pension n’est pas brillante, pas de quoi envisager des placements lucratifs auprès de ces jeunes traders qui élèvent des chiens dans leur appartement naguère (il a récemment plié l’ombrelle) occupé par son propriétaire quasi centenaire, de qui la longévité faisait la vivante mémoire de notre immeuble dit Mme Grimberg, ainsi que de notre rue, où il est né, a longtemps été Patron-boulanger à la suite de son père de même métier : en connaît-il des histoires et des anecdotes sur la localité pour peu qu’on tende l’oreille.

Sa boulangerie était très bien située tout près du marché couvert, pile en face de l’entrepôt de Bois & Charbon (aujourd’hui Parking-Lavage) où furent jadis séquestrés les juifs et leurs enfants raflés au saut du lit dans les ateliers, les cours et les domiciles du quartier, ce qui fait que notre Patron-boulanger était aux premières loges ce jour-là pour les voir de son seuil matraqués par les forces de l’ordre. Il faut certes se tordre le cou pour déchiffrer la plaque commémorative apposée au mur, trop haute pour le passant pressé, trop petite pour attirer la vue, mais y est consigné ce fait historique du 16 juillet 1942 que, devant l’entrepôt de Bois & Charbon (aujourd’hui Parking-Lavage), stationnaient les autobus de la Ville de Paris crème et vert à plateforme arrière, dans lesquels ils sont montés en ce jour de Vent printanier vers le Vélodrome de la rue Nélaton, encadrés par les flics en képi d’uniforme et pèlerine française. Souvenons-nous que le 14 juillet Fête nationale tombant un dimanche, le lundi 15 étant jour du terme des loyers, la rafle fut différée au mardi 16 par souci de ne pas spolier les propriétaires.

Bien que n’ayant connu cette époque que par ouï-dire, il me semble que c’est hier que les autobus démarrent en crachant leur fumée noire et que c’est un souvenir personnel. Comme celui de l’arrière-arrière-mère-grand de Reims le semble au brocanteur, qui n’a pas connu, sinon par ouï-dire, cette personne du 19ème siècle aïeule de Mlle Avril, laquelle ne l’a d’ailleurs pas connue non plus (ou alors en photo peut-être) sinon par ce que lui en racontait de souvenirs sa mère-grand marchande de Couleurs mais, lui, en avait de vraiment très personnels de Nagyréde (près de Gyöngyös, si vous voyez où ça se trouve), un village paumé du Heves hongrois où le camion bâché qui lâchait des fumées noires l’a débarqué en compagnie de ses parents, de sa tante Mya, de sa petite cousine Marta et de leur papili Ferenc, qui n’avaient pas choisi leur affectation dans cet endroit de relégation stalinienne où personne ne les attendait.

Ils n’avaient eu le droit d’emporter qu’une valise, leurs affaires de première nécessité et quelques meubles triés sur le volet. En tout cas, aucune bergère du genre de celle dans laquelle je me prélasse aujourd’hui par obligation, me délasse de l’inconfort et de la contrariété de ma position, qui n’est rien, vraiment rien en comparaison de celle du futur brocanteur dans son camion de relégation, ni de celle des voyageurs de l’entrepôt de Bois & Charbon (aujourd’hui Parking-Lavage) serrés sur des sièges de fortune, avec sur les genoux leur bagage de strict minimum et leurs enfants tremblants, de qui nombre des affaires en excédent sont restées sur le sol après leur départ dans l’entrepôt qui semblait un parc à bétail. Les employés se sont affairés pour lui rendre figure humaine (si l’on peut ainsi s’exprimer au sujet d’un dépôt de bois), pour restaurer son aspect de magasin civilisé défiguré par l’afflux de ces parias noirs de barbe et de nuit, hirsutes, menaçants, à qui la peur tordait le ventre, donnait la colique et des nausées, ils n’avaient que l’unique cabinet à la turque au fond du couloir pour se soulager (passons sinon on n’en sortira pas). Dès midi, l’entrepôt était lessivé nickel propre, une benne à ordures municipale ayant ramassé nippes, joujoux, valises éventrées refoulés en tas sur le trottoir, le Patron-boulanger, la crémière, le marchand de primeurs et le kiosquier ont poussé un soupir de soulagement de voir leur bonne rue commerçante reprendre son train-train comme si de rien n’était. Et il n’en fut vraiment rien de rien, en effet.

Ainsi, comme si de rien n’était, Mme Grimberg offrait-elle de son babka à ces jeunes traders de qui son train de vie dépendait, l’air de désamorcer une mine anti-personnel. J’ai rougi jusqu’aux oreilles de la voir si mal déguiser son trac de retraitée désargentée, leur faire des grâces, des ris et des souris de veulerie apeurée pour s’attirer leur indulgence et leur protection afin que, par faveur, ils sauvent son plan de développement durable et ses placements défiscalisés. Elle avait cuisiné ce gâteau alsacien pour la Fête des Voisins, pour tous les voisins il me semble, mais le leur réservait en exclusivité, sans vergogne leur tenait la jambe, les accaparait, et eux rigolaient, pas gênés de se régaler à peu de frais, car ces pique-assiettes n’avaient porté qu’un pack de canettes de Coca-Cola en guise de contribution au meeting des résidents qui ont à cœur d’honorer leur fête annuelle. Encore beau qu’ils daignaient descendre de leurs étages et assister à cette soirée bon enfant, occasion de se fréquenter et d’avoir des conversations autrement qu’en coup de vent dans l’escalier ou devant les boîtes à lettres de l’entrée. Cela grâce à Flora notre serviable gardienne qui concourt à la valorisation des parties communes et à la concorde des copropriétaires en égayant la cour de l’immeuble.

Ce jour-là (jour d’orage, chaleur infernale, quel climat horrible, horrible s’il en est !), elle y a accroché des lanternes chinoises et des guirlandes de couleurs, tendues de l’abri à vélos aux colonnes des eaux usées comme le poète ardennais tend des cordes de cocher à clocher, des chaînes d’or d’étoile à étoile, et il danse tandis qu’elle installe ses tréteaux couverts de nappes en papier doré, de bougies et de lumignons donnant à la cour des airs féeriques de bonne petite caverne d’Ali-Baba. Si l’on peut ainsi qualifier ce local affecté aux bacs à poubelles. Celle de l’organique, des emballages et celle du verre usagé (nous pratiquons le tri sélectif) drapées par ses soins d’une bâche en plastique orange du plus bel effet. Dans lesquelles nous avons pu, dès que finies les agapes, verser direct tous les détritus et les restes du festin. De quoi nourrir les immigrés du quartier qui la nuit dorment dans la rue, derrière ses encoignures et ses palissades de chantier, a soudain suggéré l’innocent Basile, six ans d’âge. Mon petit garçon, il serait outrageant d’alimenter ces personnes dénutries avec des reliefs de copropriétaires en goguette, a décrété grondeuse sa maman (elle habite au quatrième, enseigne le solfège et porte des boots Louboutin). Ainsi, par magie, en un tour de main, tout fut trié, rangé, balayé, lessivé, la cour proprette reprit son aspect de banal local à poubelles, comme si de rien n’était. De même qui s’imagine, passant devant le Parking-Lavage propret, qu’il fut jadis un coupe-gorge national. D’une époque, d’une saison, d’une minute à l’autre tout change d’un aspect en son contraire, les choses sont autrement que ce qu’elles ont l’air d’être.

Ainsi m’est-il venu à l’esprit que Mme Grimberg n’était en rien terrorisée par ces dangereux spécialistes du trading, que ses ris et souris de fausse urbanité étaient en réalité une composition d’artiste en simulation. Elle les flagornait, tout en leur tenant ferme la jambe les obligeait par mesure de rétorsion à enfiler des parts énormes de son babka étouffe-chrétien. M’est également paru qu’en réalité ces jeunes gens feignant l’air dégagé étaient intimidés par notre compagnie d’eux encore inconnue, tout juste emménagés qu’ils étaient dans l’appartement du boulanger centenaire décédé l’hiver dernier. Ils cherchaient à satisfaire de leur mieux au rituel tribal des résidents, à être admis dans leur confrérie choisie, à se faire pardonner leur maltraitance animale et leurs méfaits de valets de la finance internationale, honteux de n’avoir dégoté au dernier moment que leur pack étatsunien d’hydrolat gazeux caramélisé au colorant E150D.

Sans doute pour quoi ils ont supporté que, tout en leur offrant de mon clafoutis, je chante à tue-tête le Temps des cerises, une chanson de saison pleine de lèvres vermeilles et de pendants d’oreille, de gouttes de sang tombant sous la feuille et de peines cruelles qui donnent des frissons de barricades et de murs de fusillés. C’est alors que Tout soudain, Sur ces entrefaites, Subitement, Par surprise, Tout d’un coup, Brusquement, A l’instant, etc. (en ces termes s’exécute la rupture du flux narratif classique) mon mobile a sonné.

Sacrifierais-je au procédé du roman moderne affranchi de l’illusionnisme fictionnel et de son unité fallacieuse, abuserais-je de la digression, du décrochage stylistique ou du cut-up grâce au truc opportun de la téléphonie mobile ? Absolument pas : c’est ma maman qui m’appelle. Et je réponds car si jamais je rate l’heure, la minute du rapport quotidien, c’est que je suis passée sous un autobus, en réanimation aux urgences ou, pire, que je l’oublie (c’est pourtant le cas). Maman, je suis là ! Je suis ta fille, tu es ma mère, nous sommes rebranchées, je suis toute ouïe et t’écoute toutes affaires cessantes, foin de la Fête des Voisins, du roman moderne, de ses conventions et de ses ficelles.

Naguère nous ne nous appelions que de loin en loin, quand nous avions quelque chose de neuf à nous dire, une information, un avis, un renseignement, pour tenir la chronique du sien village médocain, du mien parisien, pour entretenir le rapport maternel et filial, le sentiment familial. Puis, devenue veuve de notre père et de ma sœur, elle s’est mise à passer ses journées entières sur son fauteuil au coin de sa fenêtre qui donne sur le pied d’hortensia, le seringat, l’althéa et la glycine (qui grimpe partout, descelle les joints et soulève les tuiles du toit), le forsythia, le lilas. A contempler, mains mortes sur ses genoux, le passage des saisons sur les arbustes décoratifs de son jardin médocain et à m’appeler à tout bout de champ, lasse qu’elle est, triste de son immobilité, de son désœuvrement et de mon éloignement, effarée du temps passé, de sa longue vie enfuie et de sa solitude de personne assistée, de qui l’aide-ménagère ni l’infirmière ne soulagent l’arthrose et la mélancolie d’octogénaire qui n’a plus que moi comme fille, unique à présent, elle et moi sommes les seules survivantes (de quoi je me le demande).

Cette femme de caractère (louanges à toi ma mère) était jadis plus impétueuse, combative, constructive, expédiant son travail de pédalage de couturière en culottes & gilets puis de machiniste en empaquetage de café, tricoteuse émérite, vendeuse de magasin au pied-levé, employée non diplômée & non déclarée d’expert-comptable, menant de front ménage-cuisine-provisions, l’entretien de son mari, son éducation et la nôtre, surveillant ses tricots de peau, ses bleus de travail et son langage, nos tabliers à carreaux, nos résultats scolaires et l’état de nos ongles, de nos caries, nos rappels de vaccins, nos conversations, nos fréquentations, tenant serrés le budget, l’épargne, les allocations. Pas question d’ardoises chez l’épicier, le boucher, ni d’emprunts à tempérament, moyennant quoi on fait ceinture car cette sainte femme ne peut quand même pas multiplier les petits pains en claquant des doigts ainsi que Notre Seigneur.

J’ai connu maman plus allante, fringante, quand elle était de frais retraitée grâce au président Mitterrand qui a donné le droit de se reposer aux ouvriers et aux ouvrières travaillant comme elle depuis l’âge de quatorze ans. Plus électrique, volcanique, quand elle était jeune mère indomptable, volontaire, la main leste qui claque, fesse et tire nos tresses, coriace, rusée et colère face aux tâches, responsabilités, soucis & tracas auxquels elle trouve par miracle réponses & solutions. Si nous perdions cette femme quel grand malheur. Nous pleurerions en haillons près de l’âtre éteint (le poêle Godin) et papa irait se pendre dans la cave à charbon ou, pire, en ferait une maladie.

J’ai des souvenirs vraiment très personnels de l’époque où nous logions dans ce quartier des Chartrons (si vous voyez où ça se trouve) sans aspirateur, frigo, téléphone, sèche-cheveux, tourne-disque, auto ni télé, seulement un poste de radio de la marque Marconi pour écouter Sports & Musique, Zappy Max et Signé Furax. La guerre venait juste de finir, elle commençait juste à foutre la paix à nos parents et à bon nombre de gens de ce quartier dévasté. Bien des maisons étaient encore en ruines, leurs toits effondrés, murs et charpentes calcinées car cette zone jouxtait la base sous-marine allemande (aujourd’hui Centre d’Art contemporain), sur laquelle les avions alliés lâchaient tant et plus de bombes au jugé, il fallait vraiment n’avoir pas le choix pour habiter cet endroit en ce temps-là.

J’ai décrit naguère cette petite maison de guerre dans mon roman Les Mal famées telle qu’elle était avant ma naissance. Mieux vaut donc ne pas trop s’y fier du point de vue autobiographique. Bien des détails réalistes font illusion, je peux garantir qu’ils sont de pure invention. Sauf peut-être les infiltrations qui laissaient des auréoles en nuage au plafond, et les cafards que nous chassions. En tout cas, un point est fidèle : cette maison faisait le coin d’une impasse sans nom, vu que c’était une Voie non-classée, un endroit qui n’existe sur les cadastres, les plans ni les cartes.

Du moins du temps que nous y vivions.

Car à présent la fabrique qui fermait le fond de l’impasse a été démolie, une rue a été percée. Autrefois, il fallait contourner tout le pâté de maisons pour aller au centre-ville par le vieux tramway (brinquebalant zing-clanc sur ses rails entre les pavés, le pantographe en losange déraillait, ça ne ratait pas aux aiguillages, le wattman descendait avec sa perche, crédieu, pour le raccrocher, putain de moine), lequel fut remplacé en 1958 par des bus de ville malodorants, supplantés récemment par un tram au fuselage super-aérodynamique qui dessert dorénavant cette rue neuve. La vue qu’elle encadre est étrange. Surtout quand passe à son extrémité, silencieux, le tram futuriste en guidage automatique : ai-je inventé mon impasse, a-t-elle existé ou est-ce une chimère ? Parfois je me dis : je vais aller sonner à la porte de cette maison, je vais demander poliment aux gens qui vivent dedans maintenant s’ils veulent bien me laisser entrer pour la visiter mais je suis si petite et le risque est trop grand d’y être dedans comme avant, ou alors pas du tout, de la remplir de mon corps géant comme Alice quand elle a changé d’échelle une fois qu’elle a trop bu de potion, elle ne sait plus comment en sortir même en passant son bras par la fenêtre et son pied par la cheminée.

Je crains de ne pas me sentir chez moi à l’intérieur de cette maison petite dehors mais grande dedans, et parfois le contraire. Elle ne paraît pourtant pas tellement changée telle que je l’ai vue un jour récent à ce coin de rue. A vrai dire, elle a l’air la même. Excepté le ravalement de la façade qui a effacé les cicatrices d’alors, notre rouille, notre petite ruine personnelle, fissures, écaillures, le trou pour caler le manche à balai servant à tendre la corde à linge, et l’entaille évidée par le guidon du vélo (muni d’antivol car c’était un temps de voleurs de bicyclettes néo-réalistes) que notre père garait contre le mur à midi : en ce temps-là, toute notre famille rentrait, qui de l’école élémentaire, qui du collège, de l’atelier de barriques, de l’usine d’ensachage de café pour casser la croûte en chœur dans la cuisine de cette échoppe, habitat typique des quartiers populaires de Bordeaux que rénovent aujourd’hui les bobos locaux.

Inutile de décrire à maman ces aménagements car l’indiffèrent le monde de jadis & de naguère, son passé comme son présent et même son avenir dans l’Ehpad où désormais elle réside, notre maison de l’impasse est le cadet de ses soucis. Le sien actuel est de me détailler son menu (crevettes surgelées, veau fibreux, riz pâteux, yaourt fade), de se plaindre de la météo, de sa constipation et que Mme Lambert est encore une fois venue s’assoir sur ses WC. Cette personne, sans être méchante, est envahissante. Elle égare sa chambre, son dentier, ses chaussons, voit sur les murs et dans son lit, dans sa culotte, des fourmis qui la sucent, la piquent, la démangent, la dévorent.

Mon rapport téléphonique maternel a lieu dans l’entrée de l’immeuble. Je m’y suis retirée, délaissant la cour où la Fête bat son plein, par égard pour mes voisins. Car, à titre personnel, lorsqu’un sans-gêne interrompt la conversation en cours pour s’autoriser une parlotte exclusive avec un fantôme numérique, me refoule, m’évacue aux oubliettes de la relation humaine, je les enverrais volontiers valser, lui et son mobile, dans la première poubelle : est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? Quoique, foin des scrupules, j’ai appris à plutôt tendre l’oreille : cette sorte de blabla des plus insipide révèle parfois des aperçus stupéfiants, même sur des gens que jusqu’alors on aimait bien ; l’impudicité téléphonique n’a pas de bornes. Jamais de la vie je ne prendrais le risque qu’un tiers me surprenne papotant avec maman, une femme nimbée, très haut juchée sur piédestal, sanctifiée par tout ce qu’elle a enduré de revers & vicissitudes, pour quoi je la révère, la vénère – dire que, tombée à genoux, je suis capable de penser : tu me casses les pieds, maman – tu n’es pas chez toi ? m’apostrophe-t-elle à brûle-pourpoint.

Car, hypersensible à l’acoustique, son ouïe capte les scratchs et les pschitt de ma bande-son. Le roucrou d’un pigeon, un klaxon, le pia-pia de télé, de radio en arrière-fond, un atchoum discret la renseignent sur mon environ, ma situation, si je suis seule ou en compagnie, dans la cuisine, l’ascenseur, à la supérette ou devant ma fenêtre ouverte, si je clope ou rumine un chewing-gum, mon appareil phonatoire trahit mes arrière-pensées, mon humeur, mon rhume des foins : dès que je décroche, elle m’interprète. Ah qu’il est difficile de tromper sa maman ainsi qu’en avertit la facétieuse comptine qu’elle nous chantait, l’auriculaire fourré dans son pavillon, le secouant à s’en dévisser le cartilage : kirikirikère l’on aura beau faire, kirikirikan la maman l’apprend, kirikirikou son p’tit doigt lui dit tout. C’est la Fête des Voisins, avoué-je, je m’amuse, je papote et je rigole, me régale de charcutaille et de clafoutis dans le local à poubelles pendant que tu te morfonds, te tracasses, te désoles, protestes et gémis, ma pauvre vieille petite maman qui me met sur sa table d’écoute dès que je me branche. Alors, allons-y donc, devisons à bâtons rompus – ah que rompus sont les bâtons de la raison raisonnante quand n’importe quel sujet cède place à n’importe quel autre : lequel est-il principal, lequel secondaire, lequel mettre en stand-by ou enfourcher résolument quand tous à la fois se bousculent, réclament d’être relatés par maman qui pousse au portillon, d’autorité exige de passer la première comme quoi elle est la seule et la principale en tant que sujet prioritaire.

Je devrais illico me mettre aux abris. M’octroyer sans délai une digression mentale, par exemple lister mes courses d’appoint, mes tâches ménagères ou, plus radical, ouvrir grande la fenêtre d’une parenthèse et m’y accouder à loisir (ainsi qu’au balcon de la rotonde dont le paysage offre à mon fusil narratif sa visée imaginaire, la balle quitte son âme et s’égare dans l’espace, chacune a son billet dit-on, selon sa poudre, la balistique et selon le vent changeant, vois comme elle vole à son but, ou à sa destination, dans l’univers parallèle de sa course folâtre sait-on où finit, où commence une histoire, la forme arbitraire qu’elle prend selon qui la narre).

Alors revenons, bergère, à nos gais moutons, gambadons dans la prairie comme se l’autorise Laurence Sterne primesautier à qui indiffère royalement le sujet principal et le secondaire. Il voyage sentimental à sa guise, se soucie comme d’une guigne d’égarer sa balle et son lecteur qui, loin de s’en formaliser, lui doit une fière chandelle ainsi que le roman moderne, lequel à son instar en a pris à son aise avec la narration et sa linéarité fallacieuse. Pensais-je, contemplant l’artistique tableau des boîtes à lettres (bonne nuit maman chérie) qui à lui seul résume le mode d’emploi de nos vies déménageuses, tous autant que nous sommes gens d’ici et d’ailleurs, de jadis & de naguère : d’où mes voisins viennent-ils, me demandé-je, répertoriant leurs pittoresques patronymes de tous horizons, quel espèce d’espace habitons-nous ensemble, de quel puzzle serons-nous la pièce manquante ?

Occasion royale d’une digression en règle (un roman, tant qu’à faire) sur cet immeuble haussmannien duquel notre boulanger centenaire était la vivante mémoire. Relatons les étapes de ses fondations à son érection, son peuplement successif d’habitants d’horizons variés (défunts depuis des lustres) aux divers étages et, jusque sous les toits, de bonnes à tout faire (défuntes également) qui, à s’en casser les reins, s’en user le tempérament, montaient leurs seaux d’eau et de charbon, descendaient ceux de leurs excrétats urinaires et fécaux par l’escalier de service (la vie des domestiques est un marqueur instructif pour croiser la verticalité des rapports de classe à l’horizontalité des alcôves et cuisines de famille où pères & fils lubriques abusent le prolétariat féminin, le tripotent, l’engrossent puis le foutent à la porte mais, foin du naturalisme sordide, Zola est actuellement en disgrâce, las, las). Encore que, toujours en fonction, notre vieil escalier de service offre un colimaçon romanesque en diable. J’affectionne assez ce passage louche avec ses portes dérobées desservant chaque palier, les degrés casse-cou de cette coulisse aux murs lépreux qui grimpe en vrille jusqu’au dernier étage, dans la soupente duquel tortillent des couloirs troués de lucarnes borgnes, par l’une d’elles munie d’une échelle de secours on accède au toit zingué, royaume des monte-en-l’air, des voleurs masqués en cape et gants de satin, chauve-souris et mistigris, Fantomas, Arsène Lupin et peut-être Musidora ! Tout là-haut, sous la nuit étoilée malgré la nuisance lumineuse, quelle forêt baroque d’antennes de télé déglinguées (nous sommes câblés), de cheminées décrépites desquelles (suivez-moi, nous redescendons) les conduits tapissés de vieille suie perforent les murailles, de haut en bas autant de carottes clandestines sondant les échos, les bruits, les voix, que de cellules d’écoute planquées sous le manteau des cheminées, alors glissons-nous incognito dans les double et triple fonds des logements, explorons leurs niches et recoins et palpons leurs murs : eux aussi ont des oreilles.

En ont-ils entendu des vertes et des pas mûres de jadis & de naguère, disputes, aveux, prières et râles de peur, de colère, amours ancillaires et faux testaments, délations, trahisons (gloire au feuilleton). De mon lit, la nuit toute ouïe, je guette les bruits. J’interprète, mine et sape en taupe experte cette ruche occulte, mon centre d’écoute migre suivant l’intensité de la surveillance, s’infiltre entre planchers, solives, chevêtres, à l’assaut des gaines d’aérations, des conduites de gaz et des colonnes d’eau jusque sous les éviers, dans les cagibis oubliés habités de souris et d’araignées, les placards aux étagères pleins de cartes géographiques, de gravures et de pots de confiture, jusqu’à ce que je m’endorme. Le sommeil me noie dans sa citerne d’obscurité plus dense, plus opaque, profonde et vertigineuse que le puits où tombe, tombe, tombe Alice lentement (eh bien, me dis-je comme elle, après une chute pareille, je n’aurai plus peur de tomber dans l’escalier) alors, comme il n’y a rien d’autre à faire, dans ce puits sans fond lentement je fais des rêves.

Les rêves sont lassants à narrer. Ils empruntent au même appareil symbolique simplet, aux mêmes condensations et sublimations sommaires, mieux vaut revenir à nos moutons car la nuit tombe, l’orage menace (quel climat horrible, horrible s’il en est !), et comme la conversation s’enlise, gavés que nous sommes de babka, de clafoutis, de chips et de Rioja et même de Coca-Cola, autant prendre congé de la Cie et se hisser derechef dans nos altitudes variées. Non sans avoir auparavant déblayé la cour, décroché les guirlandes, les lampions, et coopéré à verser aux poubelles les reliefs de nos agapes. A la vue desquels, de sa voix flûtée, le petit Basile suggéra donc à sa maman  : donnons-les au monsieur qui dort dans la rue (ce gamin est observateur, prodigue, cœur vaillant comme dans un livre de jeunesse). C’est alors que sa mère haut chaussée, réprouvant ce candide altruisme, admonesta son fiston : on ne nourrit pas les pauvres avec des déchets, mon ange.

A quoi Mme Grimberg mezza voce tout à trac objecta : sache, petit, qu’à famine tout est comestible.

Puis disparut dans l’escalier.

Ce répons a frappé mon tympan, il résonne clair dans le silence nocturne. Ainsi réentends-je parfois ce que j’ai pu dire hier ou antan (l’an dernier), il y a même des lustres (plusieurs fois cinq ans). Me revient telle répartie indigente, déplacée ou ratée dont, las, las, je suis coutumière. A force de me torturer les méninges, je finis par bricoler celle qui aurait convenu, quelle infirmité que l’esprit de l’escalier. A l’instar de Jean-Jacques désespérant de jamais rattraper bévue ou cafouillage, je rêve de conversations par la poste, des lenteurs épistolaires de jadis qui permettaient le repentir, la rature, de recopier au propre la version idéale d’un répons bien envoyé tels qu’il s’en trouve dans les dialogues des films, des romans, si futés, pénétrants, percutants, intelligents, charmants. Des pointes aiguisées de mordant, de verve et de malice, des saillies du tac-au-tac cinglant lobées tout à trac par les spirituelles du marivaudage, leur fessier bien calé dans les commodités de la conversation littéraire. C’est pourquoi, pleine d’admiration, je me répète celle dont Mme Grimberg a interloqué Basile et sa mère férue de solfège. Son vibrant mezza vocce, me rend tout soudain intensément présents les spectres affamés qui dévorèrent rognures, épluchures, ordures et pourritures et cadavres, pitances que la luette, l’estomac et le pancréas récusent normalement par reflux gastro-œsophagien ou cloacal spontané, selon les lois métaboliques du genre humain. Or l’atroce faim ignore ces lois-là. D’aucuns trouvèrent comestibles ces déchets, ici et ailleurs, jadis & naguère. Il me semble que c’est un souvenir personnel. Or je n’ai jamais eu faim. Froid ni peur d’ailleurs dans cette maison de l’impasse. Je n’ai pas été aux abois, dans le total dénuement, comme Lise la couturière et Marie la cuisinière les mal famées de mon roman qui, n’ayant littéralement rien de rien à se mettre sous les crocs ni dans l’estomac, de nippes sur le dos ni de charbon dans le poêle, n’ayant rien, vraiment plus rien à perdre dans cette nuit de guerre et de neige, deviennent voraces animales, d’une créativité folle dans la méchanceté.

Si elle lit leur histoire, Mme Grimberg se demandera d’où je peux sortir ça, vu que je n’ai pas comme elle connu pareilles abomination & misère. Comme s’il fallait, d’aucuns le réclament, avoir vécu en vrai les événements, les sentiments, pour que soit vrai le roman. Or rien n’y est vrai que ce que, par licence et par arbitraire, la langue extorque d’imaginaire à la réalité, et réciproquement. A quoi je m’astreins dans ma cuisine (longtemps, au lieu de se coucher de bonne heure, Mme Woolf écrivit la nuit sur ses genoux au fond de la Hogarth Press en attendant d’avoir une chambre à soi) : accoudée sur la nappe cirée, j’écris ce qui me passe par la tête, remplissant à l’aventure de la phrase des pages et des pages, jambes tortillées en huit sous la chaise, dos déglingué, cou cassé, poignet dévissé (qui ose prétendre qu’écrire n’est pas sportif ?). Tout en remplissant le mégotier en compagnie de la cafetière ou du sancerre, j’esquinte des dents le stylo à bille – préférable en nocturne au clavier de ma machine à écrire d’alors (de marque Olivetti) qui fait des tac-à-tac de mitraillette au risque de réveiller mes filles et mon mari, or j’ai besoin qu’ils dorment (me lâchent les basques), que tout soit silencieux pour que Lise et Marie aient vraiment faim et froid dans la réalité du roman, qu’elles descendent à la cave à charbon avec le facteur Chaillard et, là, l’égorgent résolument, réellement lui fracassent le crâne avec la pointe du fer à repasser (que fait donc cet engin à la cave ?).

Personne n’a assassiné personne dans notre cave.

Du moins que je sache, ayant habité cette maison et fréquenté ses habitants un certain temps. Toutefois que connaît-on des gens avant naître, et même ensuite, sinon par ouï-dire, selon ce qu’ils en racontent plus ou moins de travers, sans la rigueur requise et sans note en bas de page. Ils en taisent davantage qu’ils n’en disent, on finit par l’apprendre. Par entendre, sous celles qu’on écoute sagement, des histoires différentes, contradictoires, bizarres, ahurissantes : un jeudi après-midi, Mme Signoret la voisine est venue tricoter à la maison pour, dit-elle, passer un moment avec ma mère, qui n’en a pas tellement à perdre vu qu’elle pédale à la Singer comme une sourde (l’est-elle ou non  ?) – quant à moi, je tends l’oreille. Car cette femme d’envergure et de vergetures (quatre mouflets en cinq ans) porte des anneaux d’oreille d’Andalouse bien qu’originaire de Vendée, si vous voyez où ça se trouve, et possède un époux (nous n’avons qu’un mari chez nous) représentant en Vins fins & Liqueurs toujours en voyage, précisément toujours par Monts & par Vaux – ce qui me semble d’une distinction rare, musicalement parlant. Cette condition procure d’enviables loisirs à l’épouse qui cliquette frénétique des anneaux d’oreille et des aiguilles, monte ses mailles de toutes couleurs, d’une virtuosité époustouflante passe ses fils de laine au point de jacquard tout en branlant du chef, tout en soufflant fort des narines et, l’air content, l’air méchant (les deux vont très bien ensemble)déclare tout à trac : leur fils ne les a pas normales. Elles ne lui sont pas descendues, si vous voyez ce que je veux dire. Puis, pointant l’aiguille en banderille à la fin du rang : elle a essayé de le faire passer chez les anges, cet enfant est estropié à présent. Je ne bronche, bayant aux mouches sur mon petit tabouret : mais de quoi est-il question, je me le demande.

Pas à Mme Signoret, ni à ma mère, mais à moi-même, en mon for intérieur, qui est un genre de cave pleine d’encombrants de voie non-classée. J’y fourre tout ce que je récupère. Parfois m’échoient des articles de première nécessité, des bricoles bonnes pour la brocante, des instruments prohibés, des crochets, des clous, des aiguilles à tricoter (je n’y entends rien, je reste sur ma faim). Les enfants passent leur ennui sous les tables, derrière les portes, fouinent sans but mais non sans destination, vautrés sur la carpette ou dans la penderie ramassent des pépites inopinées tombées de poches profondes, chutes de tissu, brins de laine, épingles, petits ciseaux crantés, rognures, cadavres saignants dont ils font leur miel, leur manne d’affamés. A l’instar d’Alice, je rapetisse télescopique jusqu’avoir la taille d’une souris sur mon tabouret, mais : mon petit rat, ne reste pas là (va voir là-bas si j’y suis), dit maman énervée. J’obéis. Plus moyen d’écouter la tricoteuse andalouse, sa voix se perd dans le roulement de la machine à coudre. A ce train d’enfer, il y aura un accident ferroviaire. Du puits de jour, tombe un cône de lumière bleue. De là-haut, Dieu me voit-il ou bien est-il borgne, est-il sourd ? Sait-il que ma sœur a estropiée sa jumelle et l’a mangée dans le ventre noir de notre mère ? Ensuite cette goulue tète un titi qui m’appartient en propre, ça mérite un accident. Dans ma cave je fracasse son crâne avec la pointe du fer à repasser, l’ai-je bien assassinée.

Si Mme Grimberg lit mon roman, qu’elle n’aille pas croire que j’ai eu une enfance traumatique d’aînée mal-aimée, jalouse, lésée mal sevrée, que cette maison m’a laissé des séquelles incurables et que je les déguise en fictionnant au lieu de les soumettre à un analyste compétent. Ni que j’ai de l’inspiration grâce au souffle d’une muse sur mon front, de l’imagination à outrance pour compenser, par sublimation et condensation, ce que je n’ai pas vécu, qui me manque, que j’invente. La littérature est trop sérieuse pour servir de plâtre (soit-il en résine) à la réalité, elle-même trop sérieuse pour être prise à la légère. Elle n’est pas légère, loin de là, aussi importe-t-il d’en estimer le poids et la gravité, de la respecter. Sans toutefois lui laisser le dernier mot, totalitaire comme elle l’est.

C’est pourquoi le roman me semble plutôt un genre de mots-croisés en 3D, une mécanique de phrases et de subordonnées modélisées, voire de périodes en extension dans le temps et dans l’espace, qui n’ont rien à envier au principe d’incomplétude, à la relativité et à notre incertitude quant à la position et à la vitesse des particules imaginaires qui finissent, à certaines conditions, en fonction de la narration, par entrer en collision. Que Mme Grimberg n’aille pas croire que je la mène en bateau : rien n’est plus exact, plus authentique et sérieux que la petite maison telle que je l’ai construite au coin de l’impasse de notre Voie non-classée.

Il serait temps d’exécuter la description d’icelle.

Notre logis est surélevé par rapport à la chaussée de quatre marches et comporte, de part et d’autre, deux caves en demi sous-sol. L’une sert à stocker le charbon, l’autre le vélo de notre père le soir (c’est un coup à prendre que de l’y descendre en le couchant de travers sans tomber avec). Bien que noires et profondes, les caves ne sont pas mystérieuses, même si une valise y fut cachée durant l’Occupation au nez de la Milice, du Préfet Sabatier et de son secrétaire Papon qui, dès potron-minet, prenaient les juifs à leurs domiciles pour les conduire au camp de Mérignac et à la Gare Saint-Jean. Je n’ai pas été témoin des événements de ce temps-là, il me semble pourtant que c’est un souvenir personnel.

Je n’avais pas non plus rencontré Mme Grimberg quand j’écrivais mon roman, je n’habitais pas encore cet immeuble parisien. Aussi ai-je été bien étonnée qu’elle me raconte avoir été roulée enfant, un jour de vent printanier, dans un édredon rouge et cachée dans une carriole à bras tirée par des personnes qu’elle ne connaît pas, qui l’emportent chez elles et la sauvent en dépit du danger, vu qu’elles n’ont plus rien à perdre comme Lise et Marie, qui roulent dans un édredon rouge la petite fille surgie du cagibi où l’avait cachée la femme au grand cœur de M. Renoir le brocanteur, et la sauvent, contre son gré et contre le leur. On n’a pas toujours le choix des bonnes et des mauvaises actions. Cette gamine n’est pas inspirée par l’histoire de ma voisine, pourtant tout semble pareil. Sauf qu’à Paris cet été-là il ne neigeait pas comme il neige dans mon roman quand, la mort sur les talons, Lise et Marie s’en vont par les rues le soir de Noël dans la boue glacée, et deviennent méchantes. Qui n’a eu froid et faim ni peur ne sait quel animal il est.

Mais revenons à nos moutons, décrivons le couloir d’entrée qui dessert, de part et d’autre, deux pièces principales avec une fenêtre chacune : la salle à manger où couchent nos parents sur un divan, et leur chambre à nous réservée, les enfants. Au fond du couloir sont, de part et d’autre, deux autres pièces obscures, l’une un débarras avec penderie et Singer maternelle ; l’autre nommée souillarde sert de cuisine, éclairée si l’on peut dire par un puits de jour encore aveuglé de peinture bleue datant des bombardements de la base sous-marine. Il faudrait une grande échelle pour gratter cette peinture mais personne n’en a le temps. Au bout du couloir, derrière le poêle Godin qui si l’on peut dire chauffe toute la maison, se trouvent les WC, un cagibi minuscule dont la porte ferme avec une targette, genre bobinette & chevillette, on ne sait si le loup est dehors quand on est dedans, et inversement. Nous vivons à quatre dans cette petite maison de l’impasse où notre mère s’active mais nous sommes bien davantage si entrent en ligne de compte la jumelle de ma sœur morte avant de naître, la maman de notre mère orpheline partant dans son corbillard sur le chemin de campagne, ma bonne marraine bergère au Béarn qui chantait Le temps des cerises à l’agonie, plus la chatte Dominette qui a mangé de la mort-aux-rats.

Comme les enfants des voisins n’entrent pas chez moi ni moi chez eux, j’ai commencé à leur raconter que ma maison n’est pas comme elle en a l’air pareille à la leur. Que nous avons au fond du couloir, d’une part une porte dérobée qui donne sur une petite cour secrète, genre jardinet oriental avec palmier communiquant en enfilade avec d’autres dissimulés qui traversent le quartier direct jusqu’au tramway ; d’autre part, derrière la cuvette des WC, un escalier en colimaçon, abrupt et très étroit mais très haut donnant sur le toit, qui a une petite terrasse de type rotonde à balcon d’où l’on voit, d’une part la souillarde à travers les carreaux bleu, une vue plongeante qui change complètement la cuisine comme très loin au fond d’un puits ; d’autre part les toits d’une ville extraordinaire avec un port de bateaux et de cargos nègres, de clippers et de frégates, avec des grues et des oriflammes de morutiers qui partent dans l’appel des cornes de brume, une ville invisible quand on marche dans ses rues de pavés déchaussés et de trottoirs déglingués pleins de coulures d’éviers, avec du vermicelle et de la mousse de lessive. Ce n’est pas que je mens parce que j’ai honte de cette maison trop petite et que je la répare comme je la voudrais, c’est qu’elle est réellement comme je la raconte aux enfants de l’impasse, et ils me croient puisque je me crois moi-même. S’ils ne me croient pas complètement, ils pensent que j’exagère juste un peu et qu’au fond il doit y avoir du vrai, sait-on jamais.

 

Ce n’est pas que je suis déçue par l’état des choses ou qu’un truc me manque, c’est que je suis trop pleine, positivement, de portes d’entrée et de sortie qui communiquent de part et d’autre à l’insu des gens réels et de moi-même, qui le suis de temps en temps, réelle, et surtout, superlativement, en imagination. Par exemple, quand je fais semblant d’écrire mes devoirs sur la table de la cuisine, le coude posé sur le cahier d’école qui en dissimule un autre, dans lequel j’écris ce qui me passe par la tête de peur de le perdre pendant que j’étudie, car j’ai compris que la perte de ce que je ne sais pas encore est plus grave que ce que je risque d’apprendre, ou plutôt ce que, sans le savoir vraiment, j’apprends à mon corps défendant des corps enseignants qui veulent, comme mes parents, que je roule dans la bonne ornière. Non que l’école m’ennuie, pas encore, au contraire. Je sue d’obéissance, j’ai de bonnes notes. Surtout en rédaction, qui est un cas d’école facile. Tellement que je m’y consacre quasi exclusivement depuis que m’y a autorisée la prof de français, à qui j’ai remis en guise de rédaction (vous avez assisté à un acte de méchanceté, décrivez) huit pages d’une histoire totalement inventée, n’ayant pas d’acte pareil sous la main à relater.

En réalité, je n’invente rien. J’emprunte à un livre de la bibliothèque : des gamins y crèvent d’un coup de canif le piano à bretelles d’un mendiant, aveugle de surcroît. Outre ce tuyau providentiel illustrant le comble de la méchanceté, m’a surtout frappée, séduite, enchantée, que l’accordéon du bistrotier voisin puisse porter ce nom baroque, qui donne du piment à ma scène de méchanceté. Comme je viens également d’acquérir crépuscule, je l’utilise sans scrupule, ce qui suscite illico un réverbère, bienvenu dans le tableau. J’y ajoute de la pluie, du flic&floc dans les flaques, plus un furtif chat mouillé luisant comme de la suie, tant qu’à faire. Il y a surtout que je narre la scène d’un point de vue surplombant, genre depuis la rotonde, d’où j’ai accès aux angles aveugles des réalités. Astuce que la prof approuve, question narration. Elle trouve également l’histoire authentique, véridique, et m’en félicite. Si une personne aussi instruite tombe dans le panneau, j’en déduis que le mensonge, en un certain ordre des mots agencé, produit plus d’effet que la sincérité. Qu’il est de meilleur rapport quant au revenu sensible, qu’il est légitime, et même plus méchant que la méchanceté réelle. Sauf qu’on ne m’en demande pas tant : maximum deux pages, en sautant une ligne pour les corrections. Narrer à ce point-là, l’école n’admet pas, m’explique-t-elle, c’est pourquoi, exceptionnellement, je ne note pas. Je l’ai échappé belle.

Je me tiens pour dit de ne pas récidiver. Sauf sous le coude, l’air d’être studieuse occupée à mes devoirs. A force de faire semblant, j’arrive à être deux personnes facilement. J’ai compris le truc de la feinte narrative et de l’observation, car il faut être très observateur pour feindre, ne perdre pas de vue que les mots ne trompent ni ne mentent, mais qu’ils doublent. Comme les agents du même nom, ils accomplissent une mission secrète, ils épient et traquent ce que l’apparence dissimule, ils en savent bien plus que les habitants de cette maison sur la vérité de celle-ci, ses portes et ses seuils à passer de part et d’autre, son grenier, sa rotonde cachée, ça ne veut pas rien dire que de l’écrire, et ça n’est pas pour passer à ne rien faire le temps qui, de toute façon, ne passe pas. Le passé n’arrive qu’au présent, de même les rêves dans l’avenir des miroirs. Et les enfants ne savent pas ce qu’est l’être en dépit de ce qu’en racontent ceux qui le furent, qui prétendent en avoir souvenir alors qu’ils fabulent ce temps de leur innocence, pure de nuisance et de malfaisance. Dans cette maison de l’impasse, je prends connaissance de ce fait que, longtemps, je ne me suis pas connue personnellement. N’ai su avoir un nombril, être sortie d’un utérus ou d’un anus, d’une bouche d’ombre ou d’une oreille, en être pourvue. J’ignore si je suis tombée de la dernière pluie, chue d’un arbre, d’une étoile, éternuée par le ciel, éclose d’un œuf ou vomie par la Terre, longtemps ignoré qu’il y ait ciel, terre, œuf ou arbre, si être tombée ou excrétée m’est un état présent, passé ou à venir, si naître a un avant ou un après, durable autant qu’un instant ou qu’une éternité, si c’est une faveur ou un crime.

Ensuite, j’ai eu vent de l’histoire des annonciations et des naissances catastrophiques à jumelles, du double fond des caves à charbon où se planquent nos secrets, nos valises emplies de peurs, les assassins à fers à repasser, j’entends le ronflement du poêle Godin, le roulement de la Singer nocturne, le cliquetis des aiguilles à tricoter, je sens l’odeur des cuisines de famille, ma mémoire progresse dans ce couloir de membraneuses musculeuses, j’y suis lovée, blême lombric suintant, convulsé, pitié.

Il n’en est rien, ou alors seulement de temps en temps, quand je me mets à écrire ce qui me passe par la tête pour n’en pas gaspiller une miette. Je crois que j’y gagne le temps que j’y perds, moins perdu que celui qui compte et rapporte des notes, des sous, le temps qui travaille dans l’emploi qu’en font les corps enseignants et les patrons de mon père qui sue sang et eau pour mériter notre pain quotidien, celui de ma mère qui pédale des nuits entières dans ma maison mentale et tombe, ivre de sommeil, sur le divan de la salle à manger. J’aimais déjà beaucoup faire semblant d’être deux personnes à la fois comme Alice qui s’adresse la parole à elle-même, tient des raisonnements, s’encourage, se morigène à s’en faire pleurer. J’aimais la fiction qui téléporte dans des corps étrangers, dans des lieux étrangers et les rend familiers, sinon familiers désirables, bouleversants, suscite des sensations et des pensées et des visions et des émotions tout ce qu’il y a de vrai, mais autrement. Par exemple la « roue de charrette » en or dans le sabot de Cosette et ses petits habits noirs sur le lit de Jean Valjean, par exemple donne-lui tout de même à boire dit mon père et j’ai embrassé l’aube d’été, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons, et les gouttes de sang sous la feuille, c’est de ce temps-là que je garde au cœur une plaie ouverte, mon enfant.

C’est de ce temps-là que j’aime follement le bien et le mal que font les mots en un certain ordre agencés, les romans, les poèmes, les chansons populaires, les formulettes de chevillette & bobinette, les comptines, même celle kirikirikan du terrible petit doigt de maman. J’aime les listes de mots vieux, rares et bizarres, les phrases alambiquées dans lesquelles se perdre comme dans un maquis d’étrangetés embusquées. Certes, il n’est rien de plus absurde à dire (essayons quand même) que : sage chasseur aux yeux chassieux et sang chaud, sache chasser, chose aisée, ce chat chauve caché sous ces chiches souches de sauge sèche. C’est gratuit, ça ne sert à rien, qu’à se faire plaisir d’en jouer comme du pipeau, de tourner de la langue jusqu’à ce que, ésotérique, elle fourche. Ce jeu est le miel et le lait de la langue difficile aux petits enfants qui adorent sucer, mâcher, mordre, trompéter, pétarader les mots qu’ils ignorent jusqu’à ce que le chat chauve caché du Cheshire lance un coup d’archet et vienne d’un bond rire à la fourche de l’arbre, et que l’odeur de sauge sèche saute aux sinus avec la sarriette, la marjolaine et le serpolet qu’on n’avait jamais humés auparavant. Jusqu’à ce que la maison se double d’une autre et que la rotonde montre une ville jamais vue auparavant, des lointains océaniques, des paysages antipodiques et leurs pistes sinuant sous des ciels mutants perdus dans le sfumato bleuté des atmosphères gazeuses que la chaleur cristallise en exquis miroitement de pixels, pleins de Peaux-Rouges criards et de mystères matriciels affolants. Écrire n’est pas s’évader ou se distraire, un truc pour oublier les soucis, les tracas, les emmerdements. C’est toucher un endroit très dangereux tout près, au plus près de soi dedans, quasi le cœur nucléaire des synapses en rameau d’or de notre cerveau rapide, et ça ne veut pas rien dire d’y être en intimité, quasi à tu et à toi d’âme à âme avec l’autre innombrable que nous sommes, un et foule, un et légion derrière nos masques d’anonymes, frères et sœurs en solitude éperdus d’amour, de peur, de colère, d’espoir follement.

 

Soit dit en passant, concernant l’activité de lire et d’écrire qui se situe si près du noyau synaptique, du cœur, de l’âme en fusion thermonucléaire, un & foule, etc., je suis aussi éclectique en cette matière qu’en cinéma, en vins, gens également : je saute du coq à l’âne, des serviettes aux torchons, du post-avant-garde aux lunes d’antan avec une égale passion selon l’heure, la météo, l’humeur du jour, l’agitation, l’ennui (le bel ennui bâillant), selon le contexte et l’inspiration. Comment, proteste alors le pion des Belles Lettres qui surveille la récré, comment, mais comment osez-vous passer sans klaxonner du fleuve au ruisselet, du long métrage romanesque échevelé façon feuilleton au très court métrage façon installation, de la phrase elliptique à la période, de l’adjectivation à outrance au minimalisme asthmatique, tantôt ceci, tantôt autrement ? Vous êtes en infraction littéraire. Auriez-vous un problème d’identité stylistique, où se situe votre esthétique adverbiale, quel est votre intertexte, êtes-vous dialogique ?

Ces questions me laissent de marbre. Ne me gêne aucunement de raffoler tel ou tel jour de Tarantino ou de Feuillade, de Purcell ou de Sting, de Jack London, de Jane Austen, voire de Tintin et de Signé Furax – oh que me manque le temps où, dans la maison de l’impasse, j’écoutais ce feuilleton l’oreille collée à la radio de marque Marconi ! Que de friture et de gargouillis sur les ondes lorsque l’Obélisque de la Concorde et le Lion de Belfort s’évaporaient dans la nuit ! A la place trônent des ersatz en staff : attentat signé Furax. Quelle bande d’énergumènes champions du calembour, du trompe l’oreille et du virelangue (ah qu’il m’eût plu qu’il ne plût plus !), des intrigues loufoques où l’assassin du fantassin sur son sein suce son sang sans fin, sans faim –, du suspense et des aventures pleines de verve inventive, de contrepèteries, de grivoiseries – mais revenons à nos moutons.

Revenons à cette maison de l’impasse qui, bien que fort exiguë et surpeuplée, emboîte dans ses murs nombre d’autres endroits que je télécharge en contrebande les jours de pluie, ô bruit doux de la pluie, et par les soirs d’hiver en écrivant mes rédactions, en lisant contre le poêle Godin, vautrée dans la penderie ou nichée dans ma rotonde. De son balcon, j’ai à portée de ma vue le château de Mme de Fleurville et celui du Général Dourakine. J’aperçois sur la lande le manoir de M. Rochester plein de cris et de rires sataniques, le dessous d’escalier de la gargote Thénardier, la chambre jaune du Glandier avec l’os de mouton caché sous le lit de la Dame en noir, la cave horrifique de la maison Usher au bord de l’étang et celle emmurée de la barrique d’Amontillado scintillant de cristaux de nitre, le taudis de Raskolnikov ainsi que le bar sordide où il rêve de la petite jument battue à mort par un ivrogne. La cabane des Pauvres gens où rêvent les orphelins, et celle de Robinson Crusoe, un chez-soi bien aménagé, avec clepsydre, barils de poudre, Bible, grand parasol et perroquet. Je prends mes aises dans la fabuleuse bibliothèque du capitaine Nemo équipée d’un harmonium, d’un bassin à fontaine (bénitier géant), d’armures et de tableaux et de plafonds décorés de stucs mirobolants, où l’on peut faire la sieste, lire tout à loisir en fumant des cigarettes d’Orient. De même je m’installe dans le délicieux salon de Monk’s House qui comporte, entre autres éléments de mobilier, de spacieux fauteuils de conversation (parmi lesquels sûrement une bergère) et, au fond du jardin fleuri de fuchsias, de tulipes, de dahlias, dans la petite guérite de Mme Woolf qui est quasiment une chambre à soi, avec bureau et tout ce qu’il faut pour écrire en regardant une phalène mourir sous la lampe. Une fois, j’ai passé une journée entière sur le divan du Paraïs à Manosque dans le bureau de Giono, tandis que soufflait dehors un mistral du tonnerre de Zeus.

Ce jour-là, je profite qu’ayant achevé son dernier roman il est parti ramasser ses olives sur la colline, histoire de se dérouiller les jambes, laissant les personnages qu’il vient juste de quitter faire encore les quatre-cent-coups dans son bureau, d’une vitalité phénoménale se bousculer au portillon, emplir les quatre murs de leur présence imaginaire alors que leur créateur, tout grimpé qu’il est dans son olivier, se pelant les doigts par ce mistral glacé, se passe déjà commande de son prochain roman. Dans sa fureur, sa liesse d’écrire, en véritable possédé et parfait savant de son art littéraire, il ramasse par les trouées des branches d’oliviers les dieux et les hommes, tous les paysages de Durance et des plateaux, cariatides d’Aix, arsenal de Toulon et ville entière de Marseille, y plonge son bras entier, brasse et embrasse, s’accapare tout ce qui est à portée de sa main, et même hors de sa portée, hors de sa vue, avec une avarice de démon rameute le tout de son univers et pulvérise d’un élan panique les quatre murs du bureau comme la tête du capitaine Langlois à la dynamite.

Le soir venu, à peine rentre-t-il de sa vendange d’olives que des amis débarquent au Paraïs avec de vieilles photos, parmi lesquelles d’une noce de campagne. Le temps de bien étendre ses olives sur le plancher, Giono extirpe, du plus profond des fermes solitaires et des étables avec leur bétail, toute une famille avec des trognes à la Agamemnon, une engeance distillant une urée des plus pure. Surgit une ménagerie entière de gens endimanchés pour la noce, pétant d’orgueil dans leurs habits et beaux comme des colombes (rien de plus salace, de plus cruel que les colombes) ; ainsi s’achève la journée de Noé. Ainsi s’achève la parenthèse d’entre deux livres qui ouvre au lecteur le chaos intime de la création littéraire, où le récit digresse sans perdre de vue que le sujet principal est dans le secondaire et réciproquement, sans perdre de vue l’art poétique d’intriquer les histoires inépuisables des uns et des autres, car se suivre et de se devancer en compagnie de personnages qui s’énoncent en cherchant leur route et leur existence selon les bifurcations du langage, ses échappées et dérapages et débauches imaginaires, est le carburant du moteur à explosion du roman (je prends en ce moment un grand plaisir à l’aventure de la phrase).

Une fois, j’ai passé vingt jours de l’été 1851 (temps de chien, averses et orages, quel climat horrible, horrible s’il en est !) en compagnie de Nathaniel Hawthorne dans sa maison du bucolique Berkshire où, en l’absence de sa femme et de ses filles, il tient le journal de son tête-à-tête avec Julian son fils de cinq ans et son Petit Lapin. Or voilà qu’un cavalier sur son cheval salue de loin Hawthorne qui, plongé dans son journal, ne le reconnaît d’abord pas mais, quelle bonne surprise, c’est Herman Melville ! Il arrive de sa ferme proche d’Arrowhead pour prendre le thé en voisin avec son ami (d’où venez-vous Hawthorne ? De quel droit buvez-vous au flacon de ma vie ?). Alors, tout en fumant des cigares, tout à leur passion et au bonheur d’être ensemble, ils bavardent au salon à propos du temps et de l’éternité, des choses d’ici-bas et de l’au-delà, de livres, des éditeurs et de toutes sortes de sujets possibles et impossibles, jusque tard dans la nuit. Pour finir, Melville selle son cheval et s’en retourne chez lui poursuivre sa baleine blanche. Dans la maison du Berkshire, leurs deux fauteuils sont vides. Tout est silencieux dans le salon nocturne mais leur conversation bruit et bruit encore quand de longtemps ils demeurent au royaume des ombres.

Était-ce de ce royaume que sortait la cohorte d’ombres dont le brocanteur me faisait la présentation, la crème des écrivains hongrois amis de son papili Férenc et toute sa famille reléguée en 1952 dans cette région du Hévès. Laquelle, bien que reculée, n’est quand même qu’à quelques heures de camion de Budapest (où papili trouva moyen de faire un saut malgré l’interdit : peu m’en chaut, disait-il, mais il lui en cuit). Comment appliquer le bannissement à un pays aussi étriqué depuis que l’ont dépecé les négociateurs de paix à Trianon ? Au moins Staline disposait-il pour ses purges d’un vaste arrière-pays où assigner à résidence les indésirables du régime, les y exterminer de faim et de froid sibérien : tout le monde n’a pas une Kolyma sous la main. Finalement, par plaisanterie de l’Histoire, notre Hongrie débitée en tranches de salami était tellement riquiqui qu’elle se prêtait mal du point de vue territorial aux rigueurs de la dictature du prolétariat. Pour ce qui est de torturer, d’assassiner, égorger,fusiller, pas besoin d’énormément de place, le 60 de l’avenue Andrassy suffisait, mais notre patrie manquait d’envergure pour l’exil vexatoire et la flétrissure sociale, surtout avec des gens comme nous qui passions notre temps à chasser les mouches au lieu de pâtir du préjudice en bon relégués honteux qui auraient dû raser les murs, renâcler aux corvées, faire amende honorable, (j’ignorais de quoi). Car toujours papili prétendait que, en tant que fils du peuple hongrois, quoi qu’on fasse à ce peuple héroï-comique à la rieuse mélancolie, il restait propriétaire du Danube et de la bannière d’Arpad plantée dans son cœur – ainsi le brocanteur transperçait-il le mien de ses histoires.

Et de même j’écoutais Bohumil Hrabal palabrer sans fin dans les brasseries et les tavernes de la Vieille Poste, de L’Oie d’or, du Tilleul slave, et dans son logis ruiné de la rue Na Hrazi où sans cesse débarquent les résidents de l’immeuble et les artistes ses amis venus en voisins, qui en tram, qui à pieds (ils n’ont pas de cheval comme Herman Melville) pour faire des Noces dans la maison à en casser les murs, en éclusant tant et plus des seaux de bière (une nuit de beuverie le poète Egon Bondy pisse sur la carpette, en représailles sitôt Bohumil pisse dans ses souliers), alors Jiri Kolar fâché exhorte son ami : ne reste pas les deux pieds dans le même sabot ! Il tonne, il peste comme quoi ce qu’il y a de beau dans l’art c’est que personne n’est obligé d’en faire mais, tant qu’à en faire, pas question de trahir car après la nature l’art est ce qu’il y a au monde de plus cruel : tu trimballes des ballots de papier, des wagons de ferraille et tu bois des tonnes de bière, tu attends ton heure mais quand viendra-t-elle ? Attention, lorsque nous sommes nés, la cellule de mort s’est allumée en même temps, alors écris au lieu de bayer aux corneilles. Reste assis, et écris. Mais tant de choses sont si burlesquement exaltantes dans la réalité poignante de la vie prosaïque et poétique que les doubler dans la langue est une entreprise de géant. Comme de faire griller une fleur de cyclamen dans l’épidiascope qui projette sur le mur de l’atelier des bulles pareilles à la bave d’un épileptique ou à de la confiture bouillante, un spectacle transportant que cette fleur en train de frire dans la douleur de la beauté de l’art cinétique, alors Bohumil tarabuste à son tour son ami pour qu’il passe au grand format, agrandisse ses collages et ses gravures en fresques apocalyptiques à la dimension de l’univers, qu’il ait comme lui l’ambition de devenir un as, un artiste numéro Un, champion de Prague et de toute l’Europe, champion du monde à l’instar des alpinistes himalayens que sont Pollock, Buster Keaton, Rimbaud et Charlie Chaplin ou Hasek et Kafka.

Tout en cuisinant mon clafoutis aux cerises pour la Fête des Voisins, je pense au royaume des ombres d’où sortent les récits et les visions des raconteurs et raconteuses, des palabreurs insensés de l’humanité. Je pense à la machine à écrire atomique de marque Perkeo de Bohumil Hrabal installé dans la pente de son toit, aux deux trous rouges au côté droit dans la poitrine des jeunes Marie-Louise, aux dormeurs sanglants de la Commune, à leurs barricades du faubourg Saint-Antoine et de Saint-Martin, et à la dernière tombée rue Ramponneau, si vous voyez où ça se trouve ; aux mains sombres des Jeanne-Marie que l’été tanna, plus fatales que des machines, plus fortes qu’un entier cheval. Je pense aux rouges amours de Louise Michel qui se bat pour les multitudes dont les fils sont à l’abattoir. A mon grand-père qui partit à l’abattoir du 22 août 1914 sans avoir jamais appris la géographie des Ardennes. Je songe aux cruels printemps de mai, aux barbares étés de guerre, aux rêves et aux amours perdus, tout en ramassant pieusement du bout du doigt les miettes de pâte et de beurre, mais ce n’est pas une miette de pain, c’est la moisson du monde entier qu’il faut à la race humaine et j’aimerai toujours le temps des cerises aux robes pareilles des tableaux de Louise Moillon qui, dans l’atelier de son mari marchand de bois huguenot, peint des corbeilles de cerises de rubis, de corail, des griottes, des bigarreaux et des guignes, des cœurs-de-pigeon qu’on dirait tout juste rapportés du marché par une ménagère qui les a posés là, des natures mortes sans fioritures ni tralala de cuivres ou d’étain, belles vaisselles ni nappes à plis artistiques ou métaphysiques. Juste les cerises vermeilles posées sur le bois nu de la table, et la nuit noire derrière, comme une bouche d’ombre.

Finis de rêvasser, de bayer aux corneilles, travaille, apprends tes leçons, nous tance notre mère sévère, car elle veut pour ses enfants des activités scolaires qui font gagner de bonnes places dans la société, telles que Postière, employée des Allocations, voire Institutrice. Interdit d’écouter les feuilletons à la radio, de lire les romans-photos « à suivre » dans Confidences et Nous deux que la fille de l’épicier nous passe en cachette, non plus Mickey, Placide et Muzo. Pas même Spirou où pourtant notre Oncle Paul, sans cesser de pétuner, enseigne les merveilles de la Nature & de la Civilisation, des événements authentiques telle la vie de Guynemer, de Pasteur, du docteur Schweitzer et des valeureux missionnaires & explorateurs de nos colonies. Or au lieu de faire mes devoirs, je rêvasse et j’écris sous mon coude à l’aventure de la phrase : je suis dans la mauvaise pente. Au lieu de Postière, je finirai dactylo, couturière ou, pire, ouvrière en empaquetage de café car la vie n’est pas sentimentale, elle est économique et salariale pleine de chômage, et je n’ai pas comme Mlle Avril des fossettes & des bouclettes, des robes à volants pour sauter à la corde sur le seuil de notre maison de l’impasse afin d’aguicher le passant. D’ailleurs, parmi nos voisins, ne se trouve aucun associé de M. Gaumont pour remarquer mes risettes et faire de moi une star en haut de l’affiche dans des films de Nouvelle-Vague. Je dois rouler dans la bonne ornière si je veux m’en sortir, si je veux quitter cette impasse sans avenir, cette petite maison sans jardin, grenier ni rotonde, et réussir dans la vie d’Institutrice. Quelle veine Mlle Avril a-t-elle eu de tomber orpheline ! De se lancer sans frein ni barrière dans la carrière et de devenir star en noir & blanc alors qu’elle était condamnée à vendre des articles de Teintures & Couleurs : voilà par quels caprices se décident les destinées, ma petite dame, me disait le brocanteur de Nagyrède près de Gyönyös.

Voilà comment s’écrivent les aventures de la vie romanesque, preuve qu’on peut faire un bonheur d’un malheur, d’une malchance une chance, et vice versa. Tout est autrement qu’on ne croit, croyez-moi. Et n’allez pas penser que ce soit la profession de foi d’un sceptique, d’un incrédule qui prône l’incertitude et l’irrésolution. C’est que je me fie à Frigyes Karinthy, lequel prône qu’une personne sensée doit se tenir fanatiquement à ce seul énoncé : les choses ne sont jamais ce qu’elles ont l’air d’être. Il est pure stupidité d’affirmer le contraire, aussi stupide qu’espérer d’un miroir déformant, dont la nature et la loi sont de distordre les choses, qu’il fera parfois exception pour certaines. Tout est autrement selon l’angle, l’occasion, la circonstance, la balistique et la force du vent changeant. Ce qu’ont démontré sans délai les deux filles de Papili Ferenc qui, pour fêter leur installation dans notre ferme de relégation, se sont mises à mimer Joséphine Baker au milieu de l’étable, à tortiller des fesses, se taper sur les cuisses, roulant follement des yeux et tirant la langue. Tout cela en grand silence, au cas où les fourbes paysans agents de l’AVÖ écouteraient à la porte. Comme quoi on peut avoir du panache avec prudence, et être gai dans le malheur, faire d’un enfantillage une nique politique : tout peut être autrement que nous ne le croyons.

Ainsi le brocanteur et moi devisions-nous de choses et d’autres, d’ici et d’ailleurs, de jadis & de naguère, du possible, de l’impossible et de l’autrement, tous deux installés dans sa boutique (jadis de Barbier-coiffeur), lui trônant dans son fauteuil à pivot en beau cuir, sa tignasse en bataille enfoncée dans l’appui-tête ; moi prenant mes aises, le fessier bien calé dans la bergère de Mlle Avril que j’avais dans l’intention d’acheter, sans me déclarer encore. Car, en affaires de commerce humain comme de brocante, mon grand-père (qui valait bien le sien) m’apprit qu’il importe de déguiser son désir, d’avancer à pas feutrés et de laisser gambader les moutons dans les prairies de la conversation, que c’est à la fois une politesse et une sagesse dans la relation de lui donner du prix en prenant son temps. Ainsi, tandis que tombait la pluie, une jolie pluie fine d’avril toute douce et soyeuse sur les vitres du magasin, commencions-nous à faire connaissance, et ce n’était qu’un début.

Présences éventuelles de Fabre d’Eglantine, Gustave Flaubert, Joseph Conrad, Louis Aragon, Jean-Baptiste Clément, Céline, Arthur Rimbaud, Laurence Sterne, Georges Perec, Emile Zola, Lewis Carroll, Jean-Jacques Rousseau, Virginia Woolf, Victor Hugo, Peter Esterhazy, Sophie de Ségur, Paul Verlaine, Frigyes Karinthy, Charlotte Brontë, Gaston Leroux, Edgard Poe, Charles Perrault, Feodor Dostoïevski, Daniel Defoe, Jules Verne, Jean Giono, Nathanaël Hawthorne, Hermann Melville, Louise Michel, Bohumil Hrabal, Louise Moillon, Quentin Tarantino, Louis Feuillade, Alfred Hitchcock, Vittorio de Sica…

Références à des livres de l’auteur : Voie non classée, Les mal famées, La Rotonde, Hongrie (Actes-Sud), Dans la pente du toit (Seuil).

Anne-Marie Garat
Ecrivaine





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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