Entretien
Marianne et l’identité française
Entretien avec Fatou Diome
Sara Buekens :
1 Dans son premier roman, Éducation européenne, Romain Gary critique de façon véhémente le nationalisme poussé trop loin : “Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres”[1]. Dans un entretien, il explique : “Je suis férocement anti-nationaliste. J’ai fait mille fois la distinction entre le patriotisme et le nationalisme, qui sont deux notions opposées d’amour et de haine entre lesquelles il n’y a aucun rapport. Le nationalisme, c’est le cancer du patriotisme”[2]. À quel moment l’amour pour la nation et la défense d’une identité nationale deviennent-ils dangereux ?
Fatou Diome :
2 Il me semble naturel d’aimer son pays, son village, comme sa famille. Mais, quand l’amour de son pays vire au rejet de tout ce qui est différent, on n’est plus du tout dans le patriotisme, mais dans le nationalisme primaire, une passion complètement insensée. Aimer son pays, ce n’est pas détester les autres. On peut aimer son pays tout en restant ouvert aux autres. La citation que vous venez d’énoncer me rappelle une autre, celle d’Albert Einstein, en incipit de Marianne porte plainte ! : “Le nationalisme est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité”. Alors, grandissons un peu.
3 Le patriotisme n’a rien à voir avec le nationalisme rance, qui rejette les autres. D’ailleurs, soulignons une contradiction du nationalisme : l’amour de sa patrie, de son peuple, c’est aussi aimer les siens en tant que semblables et, si l’on élargit le spectre du semblable, cela englobe l’humanité. Cultivant la haine de l’Autre, le nationalisme ne souffre-t-il pas de la berlue ? On n’aime pas les gens pour leurs origines, leur carte d’identité, mais pour leurs qualités humaines. Ainsi, je trouve les racistes rebutants sous tous les hémisphères : quelle que soit leur couleur, ils appartiennent à la même famille d’ânes gris. Le nationalisme braillard auquel nous assistons n’est pas du patriotisme, mais la crise sporadique de celui-ci. Léopold Sédar Senghor s’est battu pour libérer sa terre du colonialisme, c’est pourtant lui, le plus célèbre apôtre du dialogue des cultures, entre l’Afrique et l’Europe. On peut être patriote et humaniste, alors que les nationalistes, eux, subdivisent et hiérarchisent l’humanité.
4 S.B. : Est-ce qu’à votre avis la littérature est à même de changer le regard du lecteur sur son pays et, par extension, sur le monde ? Dans quelle mesure et comment essayez-vous, à travers la littérature, de lutter contre les injustices sociales et d’inciter à la générosité envers les autres ?
5 F.D. : Peut-être que vous prêtez un bien grand pouvoir à la littérature ? En tant qu’auteur, je suis d’abord consciente de mon impuissance, c’est même contre elle que j’écris, mes attentes sont donc très modestes. Je sais ce que la littérature m’apporte, elle me permet de faire face à cette impuissance existentielle, de revendiquer ma liberté, d’exprimer mon avis de citoyenne, mais je me contente d’écrire. Analyser l’éventuel impact de ses livres peut conduire au désespoir. Le ventre de l’Atlantique a été publié en 2003, pourtant, les migrants meurent encore en mer ; ce constat rend modeste, ma plume n’est pas une baguette magique. Ce sont les lecteurs, qui nous font l’honneur de partager nos réflexions, qui décident de la répercussion de nos livres en fonction de leur sensibilité. Pour moi, la littérature est simplement un moyen de participer aux débats de mon époque, une façon de dire que je ne suis pas indifférente, je me sens concernée. N’ayant ni le pouvoir de signer des décrets ni celui de changer une loi, il me reste la liberté d’expression pour dénoncer tout ce que je déplore. Participer au débat, nourrir la réflexion, inviter les gens au dialogue me semble mieux que de pointer un doigt accusateur. Si nous nous interrogeons ensemble, nous réussirons le vivre ensemble. C’est plus constructif que seulement désigner des bons et des méchants. Argumenter, c’est la façon de combattre à laquelle je crois.
6 J’ignore jusqu’à quel point la littérature peut changer les choses, mais je reste convaincue qu’elle est plus efficace que le silence. C’est pour cette foi réconfortante que je m’exprime. Cette foi nourrit un rêve que je veux partager, en m’inspirant des aînés qui ont indiqué le chemin. Eux, s’ils étaient restés silencieux, nous n’aurions pas les libertés dont nous jouissons. Les aînés ont combattu, relevant les défis de leur époque ; pour mériter leur héritage, il faut le défendre, le préserver pour les générations futures. Alors, point de glaive pour moi, mais, plume au clair !
7 S.B. : Dans les entretiens, vous apparaissez souvent comme l’effigie de la défense de la tolérance multiculturelle, et même comme la porte-parole de la communauté noire en France. Est-ce que c’est le devoir de l’auteur d’écrire et de parler pour les autres ? Quelles sont les limites d’un tel engagement ?
8 F.D. : Je ne suis élue nulle part et n’obéis donc à nul devoir en dehors de ce que me dicte ma conscience. Je me contente de traiter des sujets qui m’interpellent. Je ne revendique que la liberté de ma plume, ma seule communauté, c’est la communauté humaine, même si certains éprouvent toujours le besoin de m’enfermer dans une cage. Quand, par hasard, des gens me reconnaissent dans leur combat, c’est un honneur pour moi. Là, vous parlez de la communauté noire, mais savez-vous qu’après Kétala, la communauté homosexuelle a dit aussi que je combattais pour elle ? Certains ont dit que je me battais pour les droits des homosexuels et des minorités. Ensuite, quand j’ai publié Celles qui attendent, d’autres ont dit que je suis féministe, que je défends les droits des femmes. Pour Le ventre de l’Atlantique, on a dit que je défendais les immigrés. L’année dernière, j’ai participé à un recueil de nouvelles où j’ai cédé mes droits en faveur d’associations qui aident les réfugiés, alors, on m’a dit que je suis engagée pour les réfugiés. Dans Inassouvies, nos vies, vous l’avez remarqué, j’ai fait des ateliers d’écriture pour des personnes âgées, écrit à propos des maisons de retraite, des conditions de vie de nos aînés, de ce que je voudrais voir amélioré. Les personnes du troisième âge me diront-elles leur porte-parole ? Toutes ces étiquettes sont presque vraies, mais jamais tout à fait exactes. Si je suis “engagée”, alors, je le suis pour les Droits de l’Homme d’une manière générale, pour la justice d’une manière générale, pour la dignité humaine où que respire un bipède. Mais, chaque fois que j’aborde une cause, ses défenseurs attitrés essaient de s’emparer de moi, de monopoliser ma plume. Alors, disons que ce sont tous les miens, nous ramons tous dans le même bateau, nous sommes ensemble dans la Nef des fous de Sébastien Brant. Et, jusqu’à la retraite de ma plume, je voudrais être tout simplement du côté de ceux qui luttent pour une humanité meilleure, plus douce, plus fraternelle. J’aimerais donc qu’on arrête de me coincer la plume entre deux tiroirs.
9 Il se trouve que je suis Sénégalaise et Française, vivant en France, autant concernée par l’Europe que par l’Afrique. C’est l’humanité que nous partageons qui m’intéresse et qui m’inspire. Si des gens se reconnaissent dans ce que nous écrivons, c’est un honneur pour un écrivain. Je me sens impuissante, certes, mais je me sentirais, de surcroît, inutile, si j’écrivais en ignorant les problèmes de mon époque. Je n’ai pas connu la guerre, heureusement ; je parle des migrants, de la situation en Europe, en Afrique. En plus des relations entre ces deux continents, je m’intéresse à la situation des minorités, des personnes âgées, des femmes, des enfants, etc. Le point commun de ces groupes-là est qu’ils sont les plus vulnérables. C’est donc cette vulnérabilité qui m’interroge, pas la couleur des gens ni leur origine.
10 S.B. : Quelles sont les implications de ces réflexions sur l’identité non pas pour l’auteur en tant qu’intellectuel, mais sur l’auteur en tant que créateur ? Comment créer par exemple une écriture multiculturelle dans un roman où, contrairement à l’essai Marianne porte plainte !, vous n’insérez pas une prise de position ouvertement idéologique ?
11 F.D. : Personnellement, je n’ai pas besoin d’y penser ou de chercher à la créer. L’identité multiple, c’est ce que je suis. J’exprime donc mon monde tel que je le vis, naturellement. Ceux qui me lisent peuvent s’amuser ou se fatiguer à tenter de reconnaître une part d’Afrique ou d’Europe, mais tout ça s’additionne dans ma tête et les dissocier n’a aucun sens pour moi.
12 C’est un fait : je suis née en Afrique, j’ai grandi là-bas, ensuite, je suis venue en Europe. D’origine, je suis de culture sérère – c’est ma langue maternelle –, je parle plusieurs langues africaines et d’autres, européennes. La culture est une somme d’acquis, c’est même la définition qu’en donne l’UNESCO ; or, qui dit acquis, dit apprentissage. L’être humain n’étant pas un bloc de marbre, mais une construction permanente, je suis faite de tout ce que j’ai additionné durant mon parcours. Et, que l’on puise dans la culture africaine ou européenne, on ne fait que puiser au même grenier du savoir humain. Il me semble que votre question interroge la réception des œuvres, au sens où l’entend Hans Robert Jaus, plus que la création elle-même.
13 Déjà, dans mon premier roman, Le ventre de l’Atlantique, je disais que je suis chez moi là où s’estompe la fragmentation identitaire, là où les bras de l’Atlantique fusionnent pour donner l’encre mauve qui dit l’incandescence et la douceur, la brûlure d’exister et la joie de vivre… Je suis chez moi, là où l’Europe et l’Afrique perdent leur orgueil pour s’additionner sur une page blanche, pleine de l’alliage qu’elles m’ont légué. Je trouve plus judicieux de parler d’addition : addition culturelle, intellectuelle, donc élargissement du spectre de la réflexion au-delà des origines. Ce qui m’intéresse et guide mes pas, c’est la grande identification, l’identification à l’humain, hors des petits tiroirs identitaires. Même rassurantes, les appartenances réduisent la liberté de penser.
14 S.B. : On ne saurait oublier que le français est également une langue parlée dans un grand nombre de pays autres que la France. Outre votre provenance sénégalaise et votre nationalité française, vous appartenez également, comme l’a souligné à juste titre Christiane Chaulet Achour[3], à une communauté transnationale : la francophonie. Comment définir, à partir d’une langue partagée, “l’identité francophone” ?
15 F.D. : L’identité francophone, c’est peut-être la définition que Senghor donnait de la Francophonie : une communauté d’esprit et de valeurs. Cela veut dire qu’il y a une vision du monde que nous partageons, que nous défendons, notamment les droits de l’homme, l’idée d’une humanité, pacifiée et solidaire. Senghor était déjà mondialiste avant l’heure. Il disait qu’ “au rendez-vous du donner et du recevoir, les peuples des cinq autres continents ne viendraient pas les mains vides”. Cela veut dire que, de tous les continents, nous venons avec notre culture locale enrichir la Francophonie. Aujourd’hui, la langue française est un océan avec de multiples ramifications. Vous êtes à Gand – il y a un port, n’est-ce pas ? Et j’arrive jusqu’à vous, par un bras de mer de la langue française. Quand je rencontre d’autres Africains, qui ne comprennent pas ma langue maternelle et moi pas la leur, nous parlons en français. La langue française est donc notre richesse commune, notre salle de réunion, c’est un trait d’union.
16 D’après Kateb Yacine, “le français est un butin de guerre”. Un butin de guerre, on ne le rend pas, on s’en sert. Oui, la langue française est arrivée chez moi par la colonisation, mais, même si cette histoire a été violente, aujourd’hui, cette langue est bénéfique. C’est maintenant une des langues africaines.
17 S.B. : Vous avez d’abord fait des études au Sénégal, finançant vous-même votre scolarisation en accomplissant de petits boulots. Après votre déménagement en France, vous avez continué vos études à l’Université de Strasbourg où vous avez également rédigé une thèse en littérature et cinéma. Vous avez enseigné en France et en Allemagne. Quel rôle est-ce que l’éducation peut jouer dans la réflexion sur l’identité nationale et dans sa diffusion ?
18 F.D. : J’ai écrit Marianne porte plainte !, parce que ces débats sur l’identité nationale sont devenus de plus en plus nauséabonds. Je pense que l’éducation reste le moyen le plus efficace pour bâtir une humanité convenable, vivable, une humanité de paix et de fraternité. Si l’on éclaire l’esprit des gens, on leur apprend à penser le monde autrement. On enfonce des portes ouvertes en affirmant que l’éducation est primordiale, mais je le répète, car c’est ce qui a changé ma vie. Ma vie même est une plaidoirie pour l’éducation et, partout, le monde doit vaincre l’analphabétisme. Sans l’éducation, je ne serais peut-être jamais venue en Europe, je ne serais pas une femme qui revendique sa liberté ; car, qu’aurais-je su des droits de l’Homme ? Pour revendiquer ses droits et respecter ceux des autres, il faut les connaître, il faut donc les apprendre. Alors, oui, l’éducation, pour se faire une idée du monde, cultiver des utopies, il faut étudier, avoir des maîtres, découvrir les grands esprits qui ont illuminé l’histoire.
19 Je crois à l’éducation. En Afrique, il n’y aura pas de développement sans l’éducation. Toute forme de développement personnel, social, économique, culturel, démocratique passe par l’éducation. C’est la raison pour laquelle j’ai conclu Marianne porte plainte !, par un chapitre sur l’éducation. Parce que c’est le meilleur remède contre toutes les haines, tous les rejets, tous les nationalismes. Pour aimer un peuple, il faut connaître sa culture. Les autres, on les trouve étranges parce qu’on ignore tout d’eux. Tout ce que l’on peut revendiquer comme droit, justice, égalité, liberté, dialogue culturel, fraternité, ça passe par l’éducation. Donc, l’éducation, encore et toujours !
20 S.B. : Souvent, les préoccupations nationales ne renvoient pas à une réalité isolée, mais trouvent aussi leur écho à l’autre bout du monde. On pense par exemple aux sujets qui dominent en ce moment l’actualité française, comme la menace terroriste, les flux de réfugiés et la problématique environnementale. Ni les migrants ni les soucis écologiques ne connaissent des frontières – comment articuler dans le roman cette relation dialogique entre le national et le global ?
21 F.D. : Il ne s’agit pas que de l’actualité française, mais bien de celle du monde entier. Penser ces problématiques nationales oblige à réfléchir à la notion de territoire. Par exemple, où commence la menace, où s’arrête-t-elle ? Où borner l’espace territorial à protéger, quand on sait que le terrorisme en Libye ou en Syrie peut frapper n’importe où ailleurs ? Que vaut aujourd’hui l’idée de territoire national, quand on sait que les problèmes qui se posent en Afrique peuvent affecter l’Europe et vice-versa ? C’est quoi l’idée de territoire dans un livre qui traite de ces questions ? Penser ces problématiques de notre époque, c’est forcément repenser le territoire, qui est redéfini par la globalisation. La notion de frontière, telle qu’on l’entendait par le passé devient aberrante. Face au terrorisme par exemple, c’est où la frontière de l’État Islamique ? La frontière de l’État Islamique, aujourd’hui, c’est là où ils n’ont pas frappé, et même ces endroits vivent l’inquiétude de se savoir accessibles. Alors, le seul territoire qui vaille, c’est cette planète que nous partageons, où les problèmes comme les solutions demandent plus que jamais une vision collective.
22 Si les nationalistes invétérés refusent l’idée d’une fraternité internationale et du sort collectif de l’humanité, ils sont bien obligés de reconnaître que les crises de notre époque traversent les frontières. Donc, à défaut d’un désir de fraterniser, la quête de solutions, elle, devrait nous réunir. Prenons l’exemple des problèmes écologiques, aucun pays ne peut circonscrire leurs conséquences dramatiques et s’en préserver durablement, seul. Avec la désertification en Afrique, l’érosion côtière, les bateaux occidentaux qui ratissent les côtes africaines et la raréfaction du poisson, que l’Europe le veuille ou pas, les populations affectées par ces phénomènes chercheront toujours une issue de secours, c’est une nécessité vitale.
23 Pour résoudre de tels problèmes, il faut envisager l’écologie et l’économie au niveau international. Protéger l’Europe sans protéger ceux qui l’entourent, ce n’est pas une solution pérenne. Face au phénomène de l’immigration, la solution n’est pas en Europe, mais en Afrique. Il s’agit de régler les problèmes qui se posent dans les pays de départ. Quand il y aura la paix dans les pays en guerre et des emplois dans les pays en voie de développement, les populations qui se déplacent resteront chez elles. Quand ils ont le choix, les gens préfèrent travailler chez eux et rentrer le soir dans leur famille, plutôt que d’aller souffrir de la solitude, du froid et même du racisme, au bout du monde.
24 S.B. : Nous vivons actuellement dans un “village global”[4]. À l’époque de la mondialisation, des réseaux sociaux et du commerce international, existe-t-il encore une “identité nationale” ? Faut-il remplacer le terme et le concept d’ “identité nationale”, auquel j’ai toujours recouru dans mes questions, par une autre notion plus actuelle ?
25 F.D. : Personnellement, à toute identité, je préfère l’identité humaine, je n’éprouve donc nul besoin de redéfinir ou de remplacer cette notion d’identité nationale. Le mot “identité” ne me fait pas peur, parce que la mienne ne me semble pas vacillante. Si ce débat existe, c’est parce que les identitaires ont rendu le terme étriqué, péjoratif, ils en ont fait un concept agressif, qu’ils articulent autour du rejet de l’autre. Mais, l’identité en soi n’a rien de négatif. Chacun a son identité, même au sein d’une même famille. Au Sénégal comme ailleurs, vous avez différentes ethnies, chacune a ses particularités, sa culture locale. Pourtant, elles coexistent paisiblement et se reconnaissent dans la même identité sénégalaise.
26 L’identité n’est pas exclusive. On peut être Français ou Belge, avec des origines arméniennes, italiennes, africaines ou américaines. Tout ça n’a rien de contradictoire. Le danger, à mes yeux, c’est la crispation identitaire, quand quelqu’un pense : “je suis précisément ceci, et tout le reste ne compte pas”. Les Français revendiquent leurs ancêtres gascons, alsaciens, corses, bretons etc. Ils ont donc de petites différences, mais cela n’empêche pas toutes ces communautés de se reconnaître dans l’identité globale de la France, avec une histoire collective. Dans tous les pays, il y a eu des vagues successives de migrations. Donc, il y a seulement des gens plus anciens sur le terroir, mais, il n’existe nulle part une culture monolithique. L’identité évolue en permanence et se vivifie des mouvements successifs, sans quoi, elle meurt.
27 Si l’identité française s’était arrêtée aux Gaulois, elle serait déjà éteinte. L’identité française, comme toute autre, a dû s’adapter au cours des siècles, en agrégeant ses acquis ; et Montesquieu, déjà, disait que c’est cela qui fait la force de la France.
28 Pendant que le sujet envenimait les débats, j’ai écrit dans Marianne porte plainte ! qu’il n’y a que dans une mentalité colonialiste l’idée qu’une culture invalide une autre. Si l’on n’est pas sectaire, les cultures s’additionnent et s’enrichissent mutuellement. Mais, celui qui définit le monde à partir de lui-même devient limité. Je pense que l’on doit être plus généreux que ça, en se disant que sa culture n’est pas le modèle de l’humanité, mais seulement l’une de ses versions possibles.
29 En plus des raisons économiques, le colonialisme a eu lieu parce que des gens ont pensé que leur culture était la meilleure. Ils ont donc voulu éradiquer les autres cultures pour imposer la leur, commettant ainsi l’une des plus monumentale fautes de l’histoire humaine. À notre époque, ayant appris de notre histoire collective, l’humanité devrait avoir suffisamment d’intelligence pour s’enrichir de toutes nos différences. Dans ce cas, l’identité ne devrait plus susciter des idéologies dangereuses. Pourtant, certains, notamment des politiciens, continuent d’instrumentaliser le mot “identité”, ils l’ont tellement empoisonné que dès qu’on le prononce, on est soupçonné d’être sectaire ou raciste. Faut-il laisser les nationalistes coloniser la notion d’identité et réduire sa richesse sémantique à leur propre anxiété ? À l’acception étriquée, qu’ils voudraient imposer aux électeurs, on peut toujours opposer une autre, plus inclusive et parfaitement réaliste.
Sara Buekens                                                                                                     Fatou Diome
Ghent University / FWO                                                                                         Écrivaine

Notes


[1]Romain Gary, Éducation européenne [1956], Paris, Gallimard, 1972, <Folio>, p. 246.

[2]Romain Gary, entretien avec Richard Liscia, “Le judaïsme n’est pas une question de sang”, in Paul Audi, Jean-François Hangouët (dirs), Romain Gary, Paris, l’Herne, 2005, <Cahiers de l’Herne>, p. 201.

[3]Christiane Chaulet Achour, “Fatou Diome, le Sénégal et la France”, Diakritik, 17 janvier 2019, disponible sur < https://diacritik.com/2019/01/17/fatou-diome-le-senegal-et-la-france/> (consulté le 7 février 2019).

[4]Marshall McLuhan, The Medium is the Massage: An Inventory of Effects, Harmondsworth, Penguin Books, 1967.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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