Entre région, nation et littérature : l’errance identitaire
dans Ma vie parmi les ombres et La confession négative
de Richard Millet
1 “L’exil, l’étranger, l’autre, l’accueil, l’identité, le sol, l’origine : ce vocabulaire-là n’est pas le mien”[1], écrit Richard Millet dans Le dernier écrivain. Pourtant, ces mots résument des thèmes essentiels de son œuvre, qui comprend une foulée de formulations en apparente contradiction avec celle que je viens de citer. Voici, à titre d’exemple, un extrait de Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, où Millet décrit un bouleversement culturel qui, selon lui, frappe aujourd’hui l’Europe : “Nous qui mesurons chaque jour l’inculture des indigènes tout comme l’abîme qui nous sépare des populations extra-européennes installées sur notre sol, nous savons que c’est avant tout la langue qui en fait les frais, et avec elle la mémoire, le sang, l’identité”[2]. Dans cet extrait, précisément, il s’agit de l’étranger, de l’autre, de l’accueil, de l’identité et de l’origine, même si ces mots mêmes ne sont pas tous employés explicitement. Cette antinomie révèle la dimension paradoxale, non seulement de l’œuvre milletienne dans son ensemble, mais aussi et surtout de la façon dont cette œuvre traite de la question de l’identité nationale : Millet dit à plusieurs reprises sa propre non-appartenance à la communauté des Français et se réclame “antinationaliste”[3] tout en examinant, à travers de nombreux textes, sa propre francité ainsi que celle des autres et en y défendant la culture française. Ce faisant, il soutient l’idée d’une certaine identité nationale qu’il place sous le signe de la menace en disant son inquiétude, notamment, pour la langue, la littérature et la culture françaises, et en avançant des formulations normatives portant sur la France, comme par exemple lorsqu’il écrit que cette nation “est non pas un pays métis ni une société multiculturelle [...], mais une société de race blanche, de culture chrétienne, avec quelques minorités extra européennes”[4]. Qu’il le veuille ou non, en déplorant, comme il ne cesse de le faire, l’état culturel de la France d’aujourd’hui et en se demandant ce qu’est cette France ainsi que celle d’hier, Millet évoque inévitablement une certaine idée de ce qui constitue pour lui la francité et, avec elle, l’identité française.
2 Cependant, la question de l’identité, dans l’œuvre milletienne, n’est pas seulement traitée à l’échelle nationale ; elle y est aussi abordée dans une perspective régionale. Lui-même originaire de la Corrèze, Millet revient souvent sur son enfance dans cette région, qui sert de cadre à une pensée de soi largement enchevêtrée dans l’imaginaire d’une population rurale ayant très peu de contact avec le monde extérieur et pour qui l’identité nationale compte beaucoup moins que l’identité régionale. De plus, Millet thématise le processus à travers lequel il est lui-même devenu écrivain ainsi que la naissance d’une conscience de soi impliquant l’idée que la littérature même peut servir de lieu d’identité, en dehors de toute communauté humaine réelle.
3 Que ce soit Millet lui-même ou ses personnages fictifs qui s’expriment, l’identité dont l’idée prend forme à travers ses textes est donc à la fois nationale, régionale et littéraire. Ces trois dimensions sont en constante interaction, les unes avec les autres, ce qui produit une identité non seulement composée, mais aussi instable. En effet, il y au cœur de l’œuvre milletienne ce que l’on peut appeler une errance identitaire. Dans ce qui suit, je vais analyser cette errance de près en me focalisant sur Ma vie parmi les ombres[5] et La confession négative[6], deux récits majeurs de Millet, dont le protagoniste Pascal Bugeaud, à la fois narrateur et double littéraire de l’écrivain lui-même, cherchant à comprendre qui il est, réfléchissant sur ses origines et se demandant à quelles communautés il appartient, constitue un excellent cas d’étude permettant de montrer comment la question de l’identité est traitée par Millet, dans une perspective à la fois nationale, régionale et littéraire.
Une œuvre décliniste et passéiste
4 Avec, pour toile de fond une critique décliniste de son temps, Millet, dans ses nombreux essais, ses récits et ses romans, traite de thèmes tels que la mort, la violence, la guerre, l’amour, l’humilité, le mépris, le conformisme idéologique, le corps, l’impureté, l’écriture, le devenir-écrivain, le christianisme, la perte de culture générale, l’oubli de l’histoire, la langue et la littérature. Exprimant un intérêt général pour le passé et pour ce qui a disparu ou qui est en voie de disparition, il n’est pas surprenant que Millet ait été qualifié d’auteur “réactionnaire”[7]. Et, comme l’écrit justement Mathias Rambaud, “Richard Millet voit les vivants avec les yeux des morts”[8] ; autrement dit, Millet décrit, interprète et porte un jugement, souvent sévère, sur son temps en l’opposant sans cesse à un passé qu’il forme à travers ses écrits. Il présente d’ailleurs lui-même son œuvre comme “la chronique de mondes disparus”[9] et se dit “témoin des crépuscules”[10].
5 Si le déclinisme et le passéisme de Millet m’intéressent ici, c’est que, chez lui, ils sont étroitement liés à la question de l’identité. En effet, le déclin culturel semble être, à ses yeux, inséparable d’une perte d’identité nationale. En mentionnant, par exemple, l’état déplorable de la littérature française contemporaine, il évoque “une identité nationale depuis longtemps perdue”[11]. De même, en se demandant si “[u]n peuple qui a cessé de croire au génie d’une langue qu’il connaît de moins en moins” est “encore un peuple”[12], il problématise l’identité nationale à travers une critique de l’usage de la langue des Français de son temps. L’image générale que peint Millet de la France est celle d’une nation qui n’est plus ce qu’elle était autrefois et, par conséquent, il avance indirectement l’idée d’une perte de francité.
6 C’est à la lumière de ces remarques générales sur l’œuvre milletienne qu’il faut voir les analyses de Ma vie parmi les ombres et La confession négative dans ce qui suit. Dans le premier des deux récits, nous rencontrons pour la première fois chez Millet le personnage de Pascal Bugeaud, à la fois protagoniste et narrateur et appartenant à la famille du même nom, dont l’histoire de déclin est tracée le long du récit. En partie autobiographique, le récit a pour cadre la Corrèze où est né Millet lui-même. Il s’agit surtout de l’enfance de Pascal dans les villages de Siom (qui correspond à celui, réel, de Viam) et Villevaleix, où il a été élevé par ses grands-tantes, Marie, Louise et Jeanne, mais c’est en même temps l’histoire de ces femmes, de leurs vies et de leur monde rural. À cinquante ans de distance, Pascal, adulte, raconte cette enfance à sa jeune amante, Marina Faurie, elle aussi originaire de la Corrèze, et, ce faisant, il dévoile son profond lien avec la région, son peuple et sa terre. En revenant sur son passé, c’est donc lui-même qu’il cherche et qu’il donne à voir : il s’agit, comme je l’ai remarqué ci-dessus, d’une errance identitaire.
7 Dans La confession négative, Pascal Bugeaud parle également de son passé à partir d’un présent. Il y évoque ses expériences au Liban, où, à l’âge de 22 ans, il a combattu du côté des phalangistes chrétiens dans la guerre civile des années 1970. Nous apprenons comment, à travers ces expériences, il est devenu adulte et comment il y a trouvé sa vocation d’écrivain. À cette histoire d’éducation personnelle se mêlent des idées déclinistes sur les transformations culturelles qui ont eu lieu en France et en Europe dans la période qui sépare le narrateur du présent du jeune homme qu’il était au temps de la guerre. Autrement dit, comme l’écrit Richard Blin, “La confession négative peut aussi se lire comme une réflexion éclatée […] sur l’état de la France […]”[13]. L’errance identitaire de Pascal, ici encore, est donc teintée de déclinisme.
Ma vie parmi les ombres : une errance identitaire entre région et nation
8 En racontant à Marina son enfance dans un monde rural “dont on ne savait pas qu’il vivait ses derniers moments” (VPO 28), Pascal Bugeaud, dans Ma vie parmi les ombres, dépeint les vies, les mœurs, les passions, les superstitions, les maladies et les malheurs d’une population coupée du monde extérieur et moderne : un “monde rural parfaitement délimité, sinon clos, dans lequel chaque chose était à sa place, chaque être issu d’une histoire connue de tous” (VPO 177) et un monde où l’on se méfiait de “tout ce qui est neuf, les idées, comme le sang” (VPO 216). L’errance identitaire de Pascal est d’abord bornée par ce monde régional qui est celui de la famille Bugeaud dont il est issu. Un arbre généalogique placé au début du récit et offrant une vue d’ensemble sur cette famille allant des arrière-grands-parents de Pascal jusqu’à lui-même, souligne l’importance du rôle que joue l’affiliation familiale pour sa conception régionale de soi. Se disant originaire d’une culture rurale où “on attachait au nom une importance qui s’est à peu près perdue aujourd’hui” (VPO 88) et d’un “royaume où les morts vivaient aussi intensément que les vivants, où ils avaient leur place, où ils pesaient sur notre vie quotidienne” (VPO 48), il est très occupé par les êtres qui l’ont précédé ; c’est en tournant son regard vers eux et en se rendant compte, à travers son récit, de ce qu’il a reçu en héritage, qu’il se forge une identité au présent. Ce faisant, il alterne entre des descriptions du peuple rural de son enfance et des idées qu’il se fait sur lui-même par rapport à ce peuple, et il lui arrive de parler à la fois de ses propres convictions et de celles de la communauté d’où il est originaire ; c’est le cas, par exemple, lorsqu’il dit des Corréziens qu’ils étaient “persuadés qu’il y avait un type quasi ethnique, correspondant non seulement à chaque région de France, mais à chaque département, sur quoi nous aurions toutefois été bien en peine d’apporter des précisions” (VPO 178) ou lorsqu’il évoque son “sentiment d’appartenance à Siom et à ma race, comme on disait chez nous” (VPO 180). Il est donc clair que ce “fils de la terre et des ténèbres” (VPO 526), comme il le formule lui-même, s’est d’abord conçu comme un élément inséparable de sa famille et de sa région natale. Cependant, à la fin de son enfance, il a compris qu’une identité régionale n’est pas la seule identité possible. C’est ainsi que, en pensant à Paris, un monde dont l’imaginaire est pour lui bien différent de celui de la Corrèze, Pascal a vu un jour s’ouvrir devant lui une nouvelle voie identitaire ; il s’est rendu compte que cette ville était “un lieu où tout se perdait de toutes les façons possibles et imaginables, et où on reniait jusqu’à son origine et son identité, quitte à s’en forger une nouvelle, plus intéressante, ou glorieuse, puisque c’était là que vivaient les écrivains et leurs éditeurs” (VPO 592). Nous avons ici affaire aux premières aspirations littéraires d’un jeune homme qui rêve de devenir un jour écrivain. Pour lui, Paris représente à la fois un monde plus vaste et plus ouvert que celui de la Corrèze et la possibilité d’une rupture avec son identité régionale. Mais, en faisant référence au village corrézien de Siom, Pascal, adulte, nous apprend que cette rupture ne s’est jamais faite entièrement : “Siomois je le suis pourtant jusqu’au bout des ongles, comme dit simplement la langue. Je le suis par mes origines, par l’absence de père et par la vertu de ce palindrome, siomois, dans lequel je peux voir le signe de mon destin” (VPO 688). Même s’il s’est forgé une nouvelle identité, Pascal, à l’âge adulte, comprend qu’il ne peut s’arracher complètement à la région de son enfance ; il se dit même étranger dans l’époque où il vit parce qu’appartenant en quelque sorte toujours au monde corrézien du passé (VPO 20). Cependant, au présent, ce monde n’existe plus que dans l’imaginaire de Pascal ainsi que dans son récit, qui le fait revivre, car, comme nous l’apprenons, la Corrèze de son enfance n’était pas pareille à celle du moment de la naissance de la jeune Marina, “née, elle, dans une Corrèze d’où [l] es odeurs avaient déjà disparu avec le patois, la tuberculose, les grandes familles, le sens de la syntaxe, et les mystères du christianisme” (VPO 26). Autrement dit, Pascal reste attaché à quelque chose de disparu, ce qui donne à son errance identitaire une dimension anachronique.
9 Également placés sous le signe de la disparition, de la perte et du déclin, la langue française et le patois corrézien jouent un rôle essentiel dans l’errance identitaire de Pascal. Nous apprenons que les grands-tantes qui l’ont élevé et qui étaient “d’une génération qui savait qu’un langage pur fait partie de ce qu’on se doit à soi-même autant qu’à autrui” (VPO 34), et le personnage de Mme Malrieu, dont la langue “était d’une extraordinaire richesse” (VPO 435), lui ont donné un sentiment de la langue et un goût pour l’éloquence. En même temps, les idées qu’il se fait sur la langue l’emmènent à une réflexion critique autour de la question de la francité, donc de son identité française. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il s’irrite, “comme d’une perte de l’esprit français” du prénom de Marina, qu’il place parmi “tant de prénoms contemporains terminés par la lettre a, qui viennent pour la plupart d’autres langues ou sont la forme anglaise de prénoms français” (VPO 20). Il y a chez Pascal comme une aversion spontanée pour certaines impuretés de la langue, ce que l’on peut expliquer par le fait que sa mère, personne quasiment absente de sa vie d’enfant, mais qui, malgré cela, a exercé une grande influence sur lui, l’a fortement encouragé, au moment où il a quitté la Corrèze, à se débarrasser de son accent régional (VPO 658). Cependant, s’il s’avère parfois méfiant de certaines impuretés langagières, il fait, en même temps et paradoxalement, l’éloge du patois de son enfance. Mme Malrieu, qui n’hésitait pas à recourir aux mots de la terre, du patois et aux régionalismes” (VPO 435), lui a appris
[...] qu’une langue sans idiolecte ni accent est une langue quasi morte, et que la francité, aurait-elle pu dire si elle avait été familière de ce vocabulaire, consiste moins dans la pureté de la langue [...] que dans la diversité quasi littéraire de ce qui participe à un ensemble frémissant, complexe, universel. (VPO 437)
Pour Mme Malrieu, comme pour Pascal, l’impureté fait donc partie intégrante de la francité, à laquelle ils attribuent ainsi une dimension régionale. Pour bien comprendre ce paradoxe, il faut prendre en compte que Pascal fait la distinction entre l’impureté du vocabulaire et celle de la syntaxe : en se souvenant avec plaisir que le langage de Mme Malrieu était “enchâssé dans une syntaxe très pure” (VPO 435), il révèle en fait un idéal linguistique qui traverse le récit et selon lequel les mots de patois ont une beauté, à condition d’être employés en respectant une syntaxe stricte.
10 Quant à l’expression des idées du déclin de la langue et du patois, nous en trouvons de nombreux exemples dans le récit : Pascal dit regretter la disparition du subjonctif; il dit vivre “dans le deuil non pas d’un monde disparu, mais d’une langue dans laquelle on savait nommer les objets, les métiers, les rites qui le constituaient” (VPO 80) ; il se présente comme le témoin d’une double transformation culturelle, qui a “vu mourir un monde et la petite langue qui nommait ce monde, et qui doute aujourd’hui si la grande langue qui a porté pendant mille ans la littérature française n’est pas entrée, elle aussi, dans un déclin” (VPO 103) ; et il pense que l’on écrit et que l’on parle mal dans la France contemporaine et que la langue française littéraire y est “misérable, incertaine, à l’orthographe erratique” (VPO 470). Si ce genre de déclin l’intéresse, c’est aussi que l’état de la langue, à ses yeux, reflète celui de la culture. Quand il dit, par exemple, que “c’est dans la langue, plus que dans tout autre domaine, que s’est réalisé l’idéal démocratique ; une langue sans niveaux, imprécise, vulgaire, oublieuse de son histoire, de son vocabulaire et de ses possibilités grammaticales” (VPO 435), il affirme que le déclin de la langue, pour lui, égale son déclin culturel. Autrement dit, sa critique de la langue est un élément essentiel de l’image généralement décliniste de la France d’aujourd’hui qui prend forme à travers le récit. Souffrant, selon Pascal, d’une perte de culture générale, la France est présentée comme une nation déchristianisée (VPO 240), une civilisation oublieuse à la fois de ses origines et de sa langue (VPO 470) et un pays “culturellement mort”, comme le dit sa grand-tante Jeanne (VPO 595). C’est ainsi que, par rapport à la critique de la France, les réflexions de Pascal sur l’état de la langue française impliquent une problématisation de la culture française même. Nous voilà ainsi de retour à la question de la francité et de l’identité nationale. À ce propos, nous apprenons que la mère de Pascal lui a fait lire André Malraux à un jeune âge, ce qui a suscité en lui un premier goût de la France et une idée de la grandeur française qui ont dépassé sa conception régionale de soi (VPO 320). Autrement dit, il s’est formé chez lui une identité française. Cependant, cette identité s’est avérée anachronique, car, selon Pascal, le temps “où l’on croyait à la pérennité des nations, à leur esprit, à leur génie” n’est plus (VPO 293), idée qui est d’ailleurs soulignée par Alice Bugeaud, une autre grand-tante de Pascal, qui, au moment de sa mort à la fin du 20e siècle a dit sa conviction que la France était entrée en “décadence” depuis la mort de De Gaulle (VPO 138), ainsi que par Pascal lui-même lorsque, en pensant aux années 1960 de sa jeunesse, il évoque “ce qu’on a aimé et révéré sous le nom de France et dont le déclin s’est accentué dans ces années-là […], une France qui était, bien plus qu’un territoire, une langue et une idée” (VPO 401). Ici encore, il y a un paradoxe : d’une part, Pascal, en déplorant la disparition d’un certain mythe ou imaginaire français, se fait indirectement le défenseur, non seulement de ceux-ci, mais aussi d’une certaine identité française, et, d’autre part, il n’assume pas entièrement d’identité nationale, comme nous le voyons dans l’extrait suivant :
Si je devais revendiquer un territoire, ce ne serait pas ma nationalité, mais mon nom, ou plus exactement mon enfance, à Siom, sur cette colline qui n’existe aujourd’hui plus que dans la langue, une langue qui elle-même se perd, de sorte que lire, vivre, aimer, pour des êtres comme nous, ce n’est rien d’autre que courir derrière ces petits papillons jaunes d’avril qu’on n’attrapera jamais. (VPO 664)
Autrement dit, Pascal est divisé entre une certaine idée de la France et son attachement à son territoire d’origine.
11 Finalement, si, dans son errance identitaire, Pascal est profondément occupé à la fois par la Corrèze, c’est-à-dire son lieu d’origine régional, et par la France, c’est-à-dire son lieu d’origine national, il ne s’amarre jamais à l’un des deux ; n’assumant entièrement ni une identité régionale ni une identité nationale, c’est plutôt dans un lieu situé entre les deux qu’il se trouve une place. Depuis cet entre-deux, celui qui vit dans un temps où “l’idée même de patrie n’existe plus” (VPO 663) et où le monde rural de son enfance a péri, se dit le témoin de mondes et d’imaginaires en disparition : “Je n’ai pas le culte étroit et nationaliste des morts [...] ; mais l’écrivain se doit à ce qui a disparu” (VPO 626), dit-il, et, ce faisant, il révèle qu’il s’est trouvé une identité à travers une vision décliniste de son temps.
12 Le caractère complexe et équivoque de l’errance identitaire que j’ai analysée ci-dessus ce résume peut-être le mieux dans la pensée suivante de Pascal :
l’empire nous avait appris à reconnaître chaque race, chaque ethnie, chaque peuple dans son milieu naturel, celui-ci fût-il amélioré par l’action civilisatrice de la France ; leçons de l’école républicaine, apprises avec ferveur, et dont j’étais pénétré comme d’une vérité théologique, de la même façon qu’on nous avait enseigné qu’il y avait un esprit, des caractéristiques, un type, un génie français, même, dont le déclin allait devenir pour moi l’amplification démesurée, injustifiable, insoutenable, de celui des Bugeaud. (VPO 627)
Déclin à la fois régional et national : c’est avec cette double perspective de la disparition de la famille Bugeaud, dont il est le dernier membre, et celle de l’esprit français, ou, du moins de l’idée de cet esprit, qu’erre Pascal, à la recherche de lui-même, donc d’une identité.
La confession négative : en voie vers une identité littéraire
13 Dans La confession négative, Pascal Bugeaud continue son errance identitaire, cette fois-ci à travers des réflexions sur ses expériences de guerre, dans lesquelles se mêlent encore, l’un à l’autre, un sentiment national et un sentiment régional. D’abord, nous apprenons que sa rencontre avec le monde oriental du Liban lui a fait penser à sa propre francité : “pour la première fois de ma vie j’étais renvoyé à moi-même en tant qu’élément d’un peuple, les Français, perplexe quant à cette appartenance, moi qui ne m’étais jamais senti que siomois, et encore n’était-ce là qu’une appartenance incertaine ou insignifiante” (CN 95). Avec son arrivée au Liban, Pascal a été arraché du monde clos, “hors du temps commun” (CN 43), où il a grandi. Le sentiment national ainsi naissant a en même temps été amplifié par la lecture des livres d’André Malraux :
J’avais vingt-deux ans et je voyais le monde avec les yeux de Malraux ; je me sentais extraordinairement français ; j’étais persuadé que la France avait encore de l’importance et un rôle à jouer dans le concert des nations, quelque chose d’unique, d’irremplaçable, dont la langue française était tout à la fois l’instrument et l’assomption, l’exercice d’une mystique sans nationalisme, le lieu d’une conscience de la grandeur sans chauvinisme, d’un sentiment national généreux puisque reposant sur la littérature et sur l’art, la France existant tout entière dans l’infini déploiement d’un verbe au frémissement lumineux auquel j’espérais bien participer, un jour, en devenant écrivain. (CN 22)
Grâce aux livres de Malraux, Pascal n’a pas seulement pris conscience de sa propre francité ; les livres l’ont aussi renforcé dans son aspiration à devenir écrivain. Il a souhaité écrire pour la France pour contribuer à un mythe français qu’il a attribué non seulement à Malraux, mais aussi à Charles de Gaulle (CN 39). Mais s’il dit avoir été d’abord adhérent à un tel mythe (CN 34) et avoir aimé “ce qui est supérieurement français” (CN 53), nous apprenons que, pendant le temps passé au Liban, non seulement son sentiment national, mais aussi son sentiment d’appartenance tout court se sont affaiblis : “moi qui n’appartenais plus à nulle communauté, et qui étais [...] sans attache, sans territoire [...] commençant à ne plus me sentir français” (CN 155), dit-il en pensant au jeune homme qu’il était, un homme dont le sentiment de non-appartenance est lié à une forte hésitation identitaire qui, à titre d’exemple, se manifeste lorsqu’il est pris par un sentiment éphémère d’identité libanaise :
j’étais tout et rien, en même temps, et non plus français, mais libanais, par la fureur et le sang, jurant en arabe, ayant gagné le droit à cette identité nouvelle, et en pleurant presque de joie, tout en devinant que je n’aurais pas d’autre identité que celle de mes livres futurs. (CN 489)
Aux dimensions corrézienne et française de l’identité de Pascal vient donc se mêler une dimension libanaise, pourtant vite abandonnée au profit, encore, chez le futur écrivain, de l’idée d’une identité littéraire. Avec ce changement de conception de soi chez Pascal, son sentiment de n’appartenir à aucune communauté est encore renforcé : “je me détachais de toute vision malrucienne du monde. J’étais en train de devenir écrivain, seul, donc, plus que jamais” (CN 475), dit-il en faisant ainsi de la solitude une condition de l’écriture, comme lorsqu’il dit qu’ “il n’y a pas de pays. Il n’y a qu’une langue qui nous sert de pays” (CN 94). Même si l’on peut parler ici d’un certain abandon du sentiment français de Pascal, il reste pourtant très occupé, le long du récit, par la France et par sa propre francité, notamment en ce qui concerne la langue française. Il est étonné, par exemple, de rencontrer un Libanais qui parle mieux le français que lui, lui-même ayant à ce moment-là encore son idiolecte corrézien (CN 30), et il est touché par le beau français parlé par d’autres Libanais et qui lui fait penser au langage de Mme Malrieu (CN 244). Soutenant ainsi un goût pour ce qui est français, il entretient l’idée d’une nationalité française, mais, comme c’est le cas dans Ma vie parmi les ombres, il met en même temps en doute la valeur de celle-ci dans son temps ; ainsi dit-il que “la nationalité n’est plus qu’une affaire administrative ou un label capitaliste, et le sentiment national aussi vieillot que la religion catholique” (CN 486), ce par quoi s’ajoute, de manière indirecte, une dimension religieuse à son errance identitaire, dimension qui mérite ici quelques dernières remarques. Parlant depuis un présent “où les hommes ne croient plus à rien” (CN 13) et où le déclin du christianisme, pour lui, marque non seulement la fin de la France, mais aussi celle de l’Europe (CN 41), tout en disant son sentiment d’être, au Liban, à la fois “un catholique de cœur et de culture” (CN 62) et un catholique qui doute de sa foi (CN 42), il se positionne encore comme un être à part, en quelque sorte anachronique, qui ne se trouve pas d’identité stable. Si l’on ajoute à cela que, selon lui, “les individus, les races, les ethnies, les religions ont besoin de se dresser les unes contre les autres, afin d’être elles-mêmes, de s’éprouver, de rester pures” (CN 95) et si, en même temps, on prend en compte qu’il refuse d’assumer, une fois pour toutes, sa propre appartenance à de telles catégories, nous voilà de retour, encore une fois, au caractère profondément paradoxal d’une errance identitaire dans laquelle, comme je l’ai déjà indiqué, seule la littérature est maintenue, par l’écrivain Pascal, comme véritable lieu d’identité.
Se chercher soi-même en temps de déclin : une identité composée et paradoxale
14 Dans cet article, j’ai cherché à saisir ce que j’appelle l’errance identitaire dans Ma vie parmi les ombres et La confession négative de Richard Millet en me focalisant sur le personnage littéraire de Pascal Bugeaud. Très occupé par ses origines régionale et nationale, ce Pascal se forge une identité composée et paradoxale en disant son appartenance à la Corrèze et la France tout en refusant d’assumer d’autre position identitaire que celle que lui offre la littérature : l’écrivain qu’il est ne se reconnaît pas dans son temps et ne cesse de dire sa non-appartenance à toute communauté réelle, c’est-à-dire extralittéraire. Qu’il le veuille ou non, cette identité littéraire s’inscrit pourtant dans une réflexion dont le cadre est bien régional et national. Il est clair qu’il ne peut se penser soi-même que par rapport au monde rural dont il est originaire et en circulant autour de sa propre francité. Autrement dit, il se crée malgré lui une identité à la fois régionale et nationale. En même temps, cette identité est le produit d’une pensée de soi au présent où Pascal se positionne par rapport à ce et à ceux qui l’ont précédé, donc au passé. Avec cet intérêt pour le passé vient une vision décliniste du monde dans lequel il vit, et l’on peut même dire que, avant d’être corrézien, avant d’être français et même avant d’être écrivain, il est décliniste. Car, c’est en les plaçant sous le signe du déclin qu’il fait surgir les idées d’une identité régionale, d’une identité nationale et d’une identité littéraire. Autrement dit, dans l’errance identitaire de Pascal Bugeaud, personnage-clé de l’œuvre milletienne, c’est paradoxalement la conscience de la perte de ces identités qui, finalement, les fait vivre.
Nils Schultz Ravneberg
Lycée de Gammel Hellerup

Notes


[1]Richard Millet, Le dernier écrivain, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 2005, p. 25.

[2]Richard Millet, Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 117.

[3]Richard Millet, L’opprobre, Paris, Gallimard, 2008, p. 15.

[4]Richard Millet, Désenchantement de la littérature, Paris, Gallimard, 2007, p. 34-35.

[5]Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, Paris, Gallimard, 2005, <Folio> (première édition 2003) ; dorénavant VPO.

[6]Richard Millet, La confession négative, Paris, Gallimard, 2009 ; dorénavant CN.

[7]Cf., par exemple : Pascal Durand et Sarah Sindaco (direction), Le discours “néo-réactionnaire”. Transgressions conservatrices, Paris, CNRS Éditions, 2015, p. 7.

[8]Mathias Rambaud, Lire Richard Millet, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, p. 20 ; dorénavant LRM.

[9]Richard Millet, Tuer, Paris, Éditions Léo Scheer, 2015, p. 29.

[10]Richard Millet, dans Mathias Rambaud, op. cit., p. 49.

[11]Richard Millet, Désenchantement de la littérature, op. cit., p. 33.

[12]Richard Millet, dans Mathias Rambaud, op. cit., p. 41.

[13]Richard Blin, dans Mathias Rambaud, op. cit., p. 154.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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