Le monde rural au passé et au présent : une histoire française
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1 Longtemps la France fut une nation paysanne. On pourrait certes en dire autant de tous les pays avant le développement de l’industrie. Mais une “révolution industrielle” assez tardive (pas avant les années 1830-1840, quand la Grande-Bretagne accomplissait la sienne dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle) et une agriculture restée longtemps traditionnelle dans ses techniques et ses mentalités, ont prolongé jusqu’au début du XXe siècle le modèle d’une France essentiellement rurale, dont les historiens situent “l’apogée” entre 1852 et 1880, soit sous le Second Empire et les débuts de la IIIe République : “Période exceptionnelle, où les folklores régionaux, de même que les paysages agraires, atteignent leur plein épanouissement, sans que les processus uniformisateurs de l’urbanisation aient encore trop fait sentir leurs effets”[1]. C’est dans cette période de relative prospérité que se fixe une certaine image des campagnes françaises, sur lesquelles ne pèsent plus la menace de la famine et l’arbitraire du seigneur, comme participant d’un “bon vieux temps” dont on aura la nostalgie[2]. Y sont associées de fortes valeurs symboliques : la nation, n’étant plus fondée sur la verticalité du “droit divin”, trouve dans la terre une nouvelle légitimité. Et le paysan qui la travaille, non seulement nourrit la population entière, mais incarne des vertus sur lesquelles peut s’appuyer l’ordre impérial, puis républicain, telles que l’opiniâtreté, le sens de la famille, l’attachement aux traditions.
2 Malgré l’exode rural amorcé dès le milieu du XIXe siècle pour répondre aux besoins en main d’œuvre de l’industrie, et dans l’espoir fallacieux d’un mieux-vivre urbain, c’est un peuple encore largement paysan (56 % de la population est rurale en 1911 et 38% vit directement de l’agriculture[3]) qui se porte aux frontières en 1914 pour défendre la nation, et qui, plus que toute autre catégorie sociale, va payer le prix du sang, ce dont témoignent encore aujourd’hui les longues listes de noms sur les monuments aux morts de nos villages. Cependant, l’agriculture, déjà frappée par diverses crises (concurrence étrangère, phylloxéra), va souffrir cruellement de ces pertes humaines, ce que viendra encore aggraver la crise de 1929, tandis que la modernisation des techniques (mécanisation, puis motorisation) ne progresse que lentement et que la France reste pour une large part un pays de petites exploitations.
3 Dans ce contexte historique naît le “roman régionaliste”[4], qui est aussi le plus souvent un roman de la terre, dont Anne-Marie Thiesse[5] a montré que son essor est étroitement lié à la fois au “réveil des provinces” s’affirmant contre la suprématie parisienne, et à des projets idéologiques contrastés, mais qui précisément reflètent des clivages structurants de l’identité française, entre orientation catholique et traditionaliste (par exemple chez René Bazin, auteur de La terre qui meurt, 1889) et orientation laïque et progressiste (par exemple chez Henri Guillaumin, auteur de La vie d’un simple, 1904). L’entre-deux-guerres voit prospérer ce courant régionaliste (Ernest Perrochon obtient le prix Goncourt en 1920 pour Nêne, Maurice Genevoix en 1925 pour Raboliot), tandis qu’Henry Poulaille, avec son concept de “littérature prolétarienne”, s’efforce de promouvoir une écriture du travail, ouvrier mais aussi paysan, par ceux qui en sont les plus proches (Lucien Gachon, fils de paysans auvergnats devenu instituteur, publie ainsi Jean-Marie, homme de la terre, en 1932). Émergent aussi de puissants créateurs, tel Giono, mais aussi Ramuz, que l’on a parfois indûment réduits au local alors que leur visée était évidemment universelle. Si l’auteur de Colline (1929), revenu farouchement pacifiste de la Grande Guerre, s’intéressait à une identité, c’était à l’identité paysanne (d’ailleurs en partie imaginaire) telle qu’il l’évoque dans Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), non à une identité française assimilable pour lui à un patriotisme fauteur de guerre. Quant à une identité “provençale”, il s’est toujours tenu éloigné du Félibrige, se montrant même particulièrement féroce à son égard, surtout après 1945[6].
4 Cependant, l’instrumentalisation de la terre par la propagande vichyssoise à fin de “révolution nationale” fondée sur les valeurs traditionnelles du travail, de la famille et de la patrie, que la paysannerie était censée incarner supérieurement[7], devait jeter pour longtemps le discrédit sur la thématique terrienne, d’autant que certains écrivains régionalistes, tel Henri Pourrat, s’étaient laissé séduire, non sans une part de naïveté, par une idéologie qui semblait répondre à leur vœu de voir reconnue et soutenue la “civilisation paysanne” qu’ils aimaient. C’en était fini pour longtemps de l’identification de la France à ses terroirs, dont l’évocation littéraire semblait définitivement compromise avec la réaction, voire avec la collaboration, à l’heure où de nouveaux courants parisiens (existentialisme, “hussards” et bientôt Nouveau Roman) occupaient la scène littéraire, et où l’influent parti communiste se voulait le parti de la classe ouvrière et se méfiait des paysans, trop attachés à la propriété. Dans le même temps, d’ailleurs, l’agriculture française entrait dans une mutation productiviste qui allait faire brutalement chuter le nombre d’exploitations (de près de 4 millions en 1929, il passe à 2 300 000 en 1955 et à 1 500 000 en 1970[8]), l’exode rural s’accélérait (la population des campagnes passe de 42% de la population totale en 1954 à 27% en 1975[9]), en même temps que s’imposait presque partout le modèle citadin de la “société de consomma­tion”. En 1967, le sociologue Henri Mendras pouvait faire le constat lucide et désolé de “la fin des paysans”[10].
5 Pierre Nora, dans son texte liminaire des Lieux de mémoire (“Entre Mémoire et Histoire : la problématique des lieux”), voit dans la fin de la civilisation rurale un fait emblématique d’une “accélération de l’histoire”[11] qui crée une “rupture d’équilibre”[12] : “Moment charnière, où la conscience de la rupture avec le passé se confond avec le sentiment d’une mémoire déchirée”[13]. Si la disparition de cette “collectivité-mémoire par excellence”[14] qu’était le monde paysan est vécue comme “une mutilation sans retour”[15], c’est bien parce que la ruralité avait été une composante majeure de l’identité française[16]. D’où le succès éditorial, dans les années 1970, de l’Histoire de la France rurale dirigée par Georges Duby et Armand Wallon, signe parmi d’autres que l’histoire est devenue “notre imaginaire de remplacement”[17] quand, selon Nora, la littérature, et le roman tout particulièrement, qui en avait été longtemps le dépositaire, a tourné le dos au passé, du moins dans ses productions les plus novatrices : “Histoire, profondeur d’une époque arrachée à sa profondeur, roman vrai d’une époque sans vrai roman. Mémoire, promue au centre de l’histoire : c’est le deuil éclatant de la littérature”[18]. Il semblait donc que c’en soit fini à la fois des paysans et d’une littérature capable d’en porter la mémoire.
La génération de la fin
6 Il est frappant que paraissent en la même année 1984 le premier volume des Lieux de mémoire, dans lequel Pierre Nora faisait ce constat d’une défaillance de la littérature à écrire le monde rural et plus largement la mémoire collective, et Vies minuscules de Pierre Michon, qui relevait splendidement le défi, certes hors roman, mais en réinventant le très vieux genre des “vies”[19] par un travail d’écriture d’une haute exigence. Considéré à juste titre comme fondateur, à la fois en tant que “récit de filiation” et “fiction biographique”[20], ce livre hors-norme, dont l’audience fut d’abord limitée, remettait aussi à l’honneur un monde rural dans lequel les huit “vies” se déroulaient en grande partie, et le plus reculé qui soit puisque la Creuse natale de Michon avait été particulièrement frappée par l’exode. Sans doute ce geste avait-il été préparé tout au long des années 1970 par l’engouement pour la mémoire rurale qu’évoquait Pierre Nora, nourri lui-même par les mouvements écologistes et régionalistes, la “terre” (à la fois nature et pays) semblant être lavée de (presque) tout soupçon par une bascule idéologique assez spectaculaire : c’est à gauche, voire à l’extrême gauche en effet que se situaient désormais ces revendications.
7 Michon avait eu cependant des prédécesseurs dans cette renaissance d’une littérature de la ruralité hors “roman du terroir”, mais venus trop tôt sans doute. Ainsi Jean-Loup Trassard qui, entré en écriture dès les années 1960, en marge des avant-gardes, dans la collection “Le chemin” (Gallimard) dirigée par Georges Lambrichs, a développé une œuvre littéraire et photographique presque entièrement consacrée à sa terre natale de Mayenne (Paroles de laine, Gallimard, 1969 ; Inventaire des outils à mains dans une ferme, Le temps qu’il fait, 1981), dans une confidentialité dont il n’a commencé à sortir qu’assez récemment[21]. Ou encore Robert Marteau, plus discret encore, qui publie en 1968, au Seuil, Des chevaux parmi les arbres, et dont plusieurs romans évoquent avec force et originalité son Poitou natal, jusqu’à l’étonnant et trop peu connu Dans l’herbe (Champ Vallon, 2006), vaste polyphonie paysanne couvrant vingt ans d’écriture[22]. Il s’agit encore d’une génération qui a connu un monde rural bien vivant (Trassard est né en 1933, Marteau en 1925), et dont les deux écrivains ont été proches, bien que dans une position sociale très différente (bourgeoise pour le premier, paysanne pour le second). Mais l’un et l’autre, alors que la terre était encore un sujet au mieux anachronique, au pire suspect, ont su faire de leur expérience la matière d’une écriture très personnelle.
8 Il faut cependant attendre les années 1990 pour que la littérature renoue significa­tivement avec le monde rural[23], sans pour autant que celui-ci en devienne, loin de là, un thème majeur, car les préjugés qui lui sont associés n’ont pas disparu dans un champ littéraire toujours largement parisien. L’émergence, dans le sillage assumé de Vies minuscules, d’œuvres renouvelant profondément l’écriture de la ruralité, coïncide donc avec le début de ce qu’il est convenu d’appeler “littérature contemporaine”[24]. Deux œuvres se détachent alors, celles de Pierre Bergounioux et de Richard Millet[25]. Les deux écrivains sont nés autour de 1950, ils sont tous deux d’origine corrézienne et vivent à Paris, ils publient depuis le début des années 1980 et ne se reconnaissent pas dans la fameuse “École de Brive” qui perpétue, autour en particulier de Claude Michelet[26], la tradition régionaliste. La même année 1995 voit ainsi paraître Miette (Gallimard) et La gloire des Pythre (POL), qui constituent des jalons importants pour ces deux œuvres par un approfondissement de la mémoire rurale. Les choix littéraires sont cependant très différents. Bergounioux, évoquant la famille paysanne de son épouse, originaire du plateau de Millevaches, opte pour la forme de l’enquête à la première personne, fondée sur des récits familiaux, des souvenirs personnels, des photographies anciennes, qui nourrissent une narration à la fois méditative et poétique. Millet, quant à lui, se saisit du genre romanesque sous sa forme la plus haute, développant la geste d’une famille marginale du même plateau, portée par la voix sublimée d’un chœur villageois. Mais, pour l’un comme pour l’autre, il s’agit de dire “un monde millénaire sur le point de finir”[27], avec des accents empreints d’une même mélancolie :
Ce que je veux dire, c’est que dans le même temps qu’elle [Octavie, fille de Miette] se faisait l’interprète du temps d’avant, des choses éternelles, elle devinait la suite, c’est-à-dire la fin des temps, si le temps n’existe pas en soi mais toujours en un lieu qu’il baigne, et que ce lieu allait sortir du temps ou le temps – c’est tout un – le déserter.[28]
[…] car ce serait au tour de Siom[29] de mourir, de voir se terminer ses siècles, tout doucement, en dehors de ce qu’on appelait, ailleurs, l’Histoire, et qui n’était, chez nous comme en tout autre endroit du plateau et même plus loin, que l’accomplissement de l’œuvre du jour et de la nuit.[30]
9 Certes, la matière corrézienne connaît chez les deux auteurs un développement différent, ce qui tient pour une part à des histoires personnelles elles-mêmes différentes. Chez Bergounioux, fils de commerçants, qui a passé son enfance et son adolescence à Brive, sous-préfecture de la Corrèze, avant de suivre un cursus d’excellence jusqu’à l’École Normale Supérieure, domine une réflexion chagrine sur l’enfermement provincial, le déterminisme négatif du lieu, auquel il est quasi miraculeux d’échapper par les livres, les études, l’accès à l’universel. Millet ne séjournait que pour les vacances dans le village corrézien de sa mère, et a connu de six à quatorze ans un tout autre monde, le Liban, où son père dirigeait de grands travaux, et qui marquera profondément son œuvre[31]. Pour le premier, la Corrèze a été le lieu d’où s’échapper, pour le second le lieu où revenir. Cela peut expliquer en partie un traitement littéraire différent : essentiellement réflexif chez Bergounioux, essentiellement romanesque chez Millet. Quand l’un privilégie la forme brève de l’essai poétique, comme tentative d’élucidation de l’existence, et reprend volontiers les mêmes chemins pour les creuser toujours davantage, le second invente de livre en livre un territoire imaginaire qu’il peuple de personnages et d’histoires, avec cependant une composante de plus en plus autobiographique[32].
10 Qu’en est-il, pour ces deux écrivains, du rapport à l’“identité française” ? On pourrait s’attendre à une forte divergence, tant semblent les opposer leurs convictions politiques et religieuses, l’un fidèle au marxisme de sa jeunesse, l’autre catholique et réactionnaire. Et pourtant, c’est d’une même voix qu’ils érigent à la vieille paysannerie un mélancolique tombeau de mots, tout comme d’ailleurs l’ancien “soixante-huitard” qu’est Pierre Michon. C’est que le vieux clivage régionaliste entre ceux qui exaltaient les valeurs paysannes au nom de la tradition et ceux qui dénonçaient l’exploitation des travailleurs de la terre, n’a pas survécu à la mort de la civilisation rurale. La génération née après la Seconde Guerre mondiale a vu disparaître cette civilisation dans son enfance, sans doute même est-ce une part de son enfance qui est partie avec elle : “Quelque chose finissait quand on a commencé. Nos enfances appartenaient au passé mais nous n’en savions rien”[33], écrit fortement Pierre Bergounioux. Enfances doublement perdues, donc, puisque le monde qui les accueillait est mort avec elles. Ce constat n’implique cependant ni nostalgie, ni idéalisation du monde rural : il s’agit simplement d’en éprouver la perte, d’en faire le deuil, comme de quelque chose qui a compté, pour l’individu comme pour la nation. Peu importent dès lors les divergences idéologiques, car on touche à une dimension plus ancienne, plus profonde, celle d’un “lieu de mémoire” au sens où l’a défini Pierre Nora, en tant que sa fin même nous a fait prendre conscience qu’il participait de notre identité, puisqu’il n’est pas d’identité sans mémoire.
11 Une identité d’ailleurs non tant française qu’européenne, comme l’écrit Richard Millet dans la somme mémorielle qu’est Ma vie parmi les ombres, où il évoque cet été de 1968 – le décalage entre la signification historique de la date et les faits rapportés est frappant – que son narrateur Pascal Bugeaud, encore adolescent, a passé dans une famille de paysans pauvres du plateau de Millevaches :
de sorte que ce n’étaient pas seulement nous qui travaillions au cœur d’un des derniers étés de la paysannerie européenne, avec nos chapeaux de paille à larges bords, nos chemises aux manches retroussées et ce silence dont on ne sortait que pour faire avancer les bêtes, c’étaient aussi tous ceux qui, avant nous, s’étaient penchés vers la même terre, génération après génération, et qui nous contemplaient, et nous plaignaient de ne pas savoir que nous étions les derniers à accomplir ces gestes.[34]
Pierre Bergounioux ne dit pas autre chose, à sa manière :
Deux millénaires durant, la vie s’est maintenue sur les hauteurs. L’homme, sous l’aiguillon de la nécessité, a disputé son existence aux combes humides où poussent les joncs, à l’aridité des sommets pleins de vents. Cette histoire, si c’en est une, si le mot convient, a pris fin sous nos yeux. […] Qui donc s’émeut, en nous, sinon ceux qui furent, que nous avons aimés, connus, et qui demeurent parce que, pour peu de temps, nous nous souvenons d’eux.[35]
Il n’est pas ici question de nation, mais de civilisation, d’une civilisation qui cependant appartient à l’histoire nationale et dont cette “génération de la fin” éprouve l’urgence de témoigner, pour “fixer les dernières paroles, les gestes désormais perdus de ce monde enfui”[36].
12 Certes, les différences idéologiques entre les deux écrivains ne sont pas sans effet sur leur approche du phénomène. Chez Millet, la fin de la civilisation rurale s’inscrit dans un “sentiment de la fin” plus général, une vision crépusculaire, antimoderne, qui concerne aussi la langue, la littérature et la religion, étroitement liées pour lui : “Le monde rural est le grand refoulé de la littérature française – et celui qui en parle un exilé intérieur, le monde moderne s’étant bâti sur les ruines de la vie rurale en même temps que sur celles de la vie spirituelle”[37]. Ce qui est regretté, ce n’est pas un “bon vieux temps” régionaliste, mais une civilisation européenne et chrétienne mise à mal par la mondialisation capitaliste tout autant, voire davantage, qu’elle serait menacée par la poussée islamique, l’une et l’autre d’ailleurs objectivement complices à ses yeux. Bergounioux, quant à lui, s’appuie sur une lecture marxiste de l’Histoire en termes de “conflit qui oppose les groupes sociaux pour la répartition des pouvoirs et des profits et la définition des valeurs”[38], mais, après le douloureux constat de l’échec massif de l’URSS comme utopie égalitaire, il en arrive à une répudiation de l’époque finalement proche de celle de Millet, si l’on excepte la dénonciation du multiculturalisme :
Tout va très vite, désormais. Nous avons, à n’en pas douter, changé d’ère. Quels que soient les noms qu’on lui donne, société post-industrielle, supra-modernité, démocratie néo-libérale, fin de l’histoire, elle s’annonce à un bouleversement de l’expérience ordinaire, à une révolution du paysage où prédomine ce que le sociologue Marc Augé a qualifié, voilà une dizaine d’années, de non-lieu. L’utopie, au sens strict du terme, est en train d’envahir l’étendue où nous tentons de vivre, avec cette conséquence que nous n’avons plus nulle part où aller.[39]
13 Pour l’un comme pour l’autre, l’identité se définit donc comme perte, elle est ce qui n’est plus ou tend à disparaître. Qu’il s’agisse d’un certain universalisme européen (rationaliste pour Bergounioux, chrétien pour Millet), ou de la grande tradition littéraire que l’un et l’autre ont enseignée et dont leur écriture se nourrit[40], ils constatent douloureusement la concomitance entre leur affaiblissement et la disparition d’un monde paysan qui a longtemps porté, à ras de terre, l’édifice entier d’une civilisation[41].
D’un monde à l’autre
14 On aurait pu penser que le dernier mot d’une littérature de la ruralité reviendrait à ceux qui en avaient élevé le tombeau. Il n’en est rien pourtant, et la thématique rurale, tout en restant relativement marginale dans la littérature, s’est plutôt amplifiée et diversifiée depuis le début du XXIe siècle. Cela s’explique par un fait d’évidence : l’histoire du monde rural ne s’est pas arrêtée avec la “fin des paysans”. L’exode rural se termine à la fin des années 1970. Certes, il a fait des ravages dont les régions les plus frappées, parce que les plus isolées, ne se remettront sans doute pas. La tristement célèbre “diagonale du vide” (expression aujourd’hui délaissée par les géographes, qui préfèrent parler de “faibles densités”), qui balafre la France du nord-est au sud-ouest en traversant le Massif Central, existe toujours plus ou moins. Mais, dès les années 2000, la population des zones rurales, envisagée globalement, croît au même rythme que la population nationale[42]. Même si le phénomène de “renaissance rurale”[43] est inégalement réparti, concernant plutôt l’aire d’influence des grandes villes, avec le développement de zones intermédiaires que l’on a pu qualifier de “rurbaines”, ainsi que le midi de la France, par héliotropisme, reste que les campagnes redeviennent désirables, à proportion de ce que les grandes villes deviennent inhabitables, ou ressenties comme telles. C’est ce qu’a montré, dès les années 1990, une vaste enquête analysée par les historiens Bertrand Hervieu et Jean Viard dans un ouvrage intitulé Au bonheur des campagnes[44]. Bonheur rêvé certes, et rêve souvent déçu, car ces campagnes “renaissantes” n’ont plus grand-chose à voir avec celles d’autrefois. L’activité agricole y est devenue très secondaire (de 1 500 000 exploitations en 1970, on est passé à moins de 440 000 en 2016, et la baisse continue au rythme d’environ 2% par an[45]), de plus en plus critiquée aussi pour ses méthodes intensives et le recours massif aux produits chimiques. Elles accumulent par ailleurs les difficultés sociales : chômage, précarité, recul des services publics, désert médical… Si la campagne n’a rien perdu de son attrait comme espace de loisir et de villégiature pour des citadins en mal de “nature”, le monde rural comme espace de vie et de travail participe bien plutôt de cette “France périphérique” en grande difficulté analysée par le géographe Christophe Guilluy dans un livre par ailleurs discuté[46].
15 C’est donc à ce monde rural au présent que la littérature contemporaine se confronte, même si l’ancienne ruralité est encore proche. L’œuvre de Marie-Hélène Lafon est à cet égard exemplaire, faisant le lien entre les grands prédécesseurs – la romancière ne cesse de dire sa dette à l’égard de Michon, Bergounioux et Millet, qu’elle appelle plaisamment son “triangle des Bermudes”[47] – et une nouvelle génération d’écrivains née au début des années 1980. Venue au monde en 1962 dans une ferme du Cantal, Marie-Hélène Lafon a bien connu la civilisation rurale finissante, mais a pu aussi observer, dans une relation de proximité et de distance à la fois – elle vit à Paris – l’évolution de ce monde qui a été le sien dans son enfance et son adolescence, qu’elle a quitté mais auquel elle est restée viscéralement attachée. La matière de ses livres est donc bien le monde rural d’aujourd’hui, mais en tant qu’il procède du “temps d’avant” dont parlait Bergounioux, dans une conscience aiguë de la filiation :
Les générations et les lignées qui m’ont précédée et desquelles je procède ont eu autre chose à faire avec les mots, et parfois, et souvent sans eux. Il faudrait que les livres que je tends à écrire remontent du silence des générations comme on remonte le cours d’une rivière ; on remonterait le cours d’une rivière et on ne trouverait pas la source, jamais, on ne serait même pas bien certain de la chercher ; de chercher la source, il n’y aurait pas de source.[48]
16 Le continuum n’est donc pas rompu avec le passé, dont la mémoire irrigue toujours le présent, et particulièrement ce que Claude Simon appelait “le présent de l’écriture”[49], mais il n’est question d’aucun “retour aux sources”, d’aucune nostalgie. Il existe bien des racines, la métaphore – souvent suspecte aujourd’hui – n’est pas rejetée : “Depuis toujours, depuis qu’elle a pris conscience d’être, elle se sent comme ça, plantée en terre, comme un arbre, comme l’érable dans la cour de la ferme”[50]. Mais ces racines n’ont rien d’idéologique, elles sont sensibles et affectives, élémentaires, préexistant à tous les apprentissages culturels et intellectuels, et persistant à travers eux :
depuis toujours, très très longtemps avant de se frotter au latin et d’être frottée de latin, très très longtemps avant de lire Flaubert et Homère, elle a eu cette histoire avec les arbres en particulier, et avec le pays, voire le paysage, voire les paysages, en général.
Avoir une histoire comme on le dit d’une histoire d’amour, sauf que cette histoire d’amour-là ne finit pas, elle dure depuis que cette fille sait qu’elle est au monde, et c’est une grâce inouïe.[51]
Loin de tout enracinement barrésien, on songe bien plutôt ici aux “gisements profonds [du] sol mental”[52] proustiens, où s’alimente l’écriture. Mais, pour écrire, il a fallu “[s’arracher] au limon des origines”[53], faire des études supérieures, devenir professeur, et Marie-Hélène Lafon situe très précisément sa position en référence à l’histoire du monde rural :
la révolution mécanique et l’exode rural sont passés par là, sont passés sur le corps des générations paysannes qui m’ont précédée, à bâbord et à tribord, du côté du père et du côté de la mère ; je suis là, nous sommes là, ceux et celles de la seconde moitié du vingtième siècle, nous jouissons des possibles et nous n’avons pas le choix ; nous pouvons et nous devons. J’ai pu et j’ai dû, je suis partie, j’ai étudié ; ensuite, j’ai écrit, j’en ai écrit, j’écris, j’en écris.[54]
Ce parcours personnel, que la romancière a transposé dans Les Pays (Buchet-Chastel, 2012) avec l’histoire de Claire, témoigne par lui-même d’une certaine identité française (rapport Paris/province, ascension sociale par le mérite), mais d’une identité en partie révolue dans la mesure où le fameux “ascenseur social” républicain connaît de sérieuses défaillances.
17 En revanche, je l’ai dit, c’est bien une France rurale d’aujourd’hui que décrivent les romans de Marie-Hélène Lafon, sans doute parce qu’elle a conservé avec elle des liens plus étroits que ses prédécesseurs. On y voit se côtoyer les ultimes représentants de la civilisation paysanne traditionnelle et des formes de vie modernes qui représen­tent l’avenir, même incertain, des campagnes. Ainsi, dans Les Derniers Indiens, au titre explicite[55], Jean et Marie Santoire, le frère et la sœur, restés seuls à la ferme après la mort de leur mère, incarnent à la fois l’extinction d’une famille et celle de la vieille civilisation paysanne, avec ses valeurs de travail, d’ordre, de discrétion, de dignité. Face à eux, “les voisins”, les Lavigne, vivent en tribu et sont entrés de plain-pied dans la modernité. Ils ont développé leur exploitation à coups d’emprunts “énormes”[56], acheté des terres, construit des bâtiments, nourrissent leurs bêtes “avec des aliments qui arriv[ent] par camions entiers”[57], “calculent les rations de chaque bête par ordinateur”[58], surveillent les vêlages sur des écrans, bref, “font de l’agriculture comme en Amérique”[59], commente Jean perplexe et dépassé, qui a vendu ses dernières bêtes. Quant à leur manière de vivre, Marie l’observe derrière ses rideaux, offusquée et fascinée à la fois :
On vivait dans les bruits des voisins. Des voisins arrivaient, manœuvraient, repartaient, des portières de véhicules claquaient, des gens klaxonnaient, en passant, pour faire signe, ou attendaient, moteur allumé, que quelqu’un sorte de l’une des maisons […]. L’été les fenêtres restaient ouvertes, des voix montaient, des prénoms appelés, des exclamations, des bouts de phrases, des explosions de musique sauvage, des génériques d’émissions tonitruantes.[60]
Le point de vue adopté par Marie-Hélène Lafon est celui de Marie, mais il n’est pas foncièrement hostile. Dans le fond, l’agitation des voisins la divertit. Mais elle sait que les jeux sont faits : quand son frère et elle auront disparu, les Lavigne achèteront la maison Santoire, vendront tout ce qu’elle contient à la foire à la brocante, et comme ils ont “pris le tournant du tourisme vert”[61], ils en feront un gîte rural pour accueillir les citadins en mal de campagne.
18 Mais qu’en est-il alors de cette “identité française” dont le monde rural a pu être porteur ? Est-elle à l’état résiduel dans ce qui n’en finit pas de mourir ? Ou bien à l’état naissant dans ce qui fait le pari de la vie au mépris de toute mémoire ? Si Marie-Hélène Lafon accorde une large place aux Lavigne face aux Santoire, ce n’est certainement pas pour les ériger en modèle, quand bien même elle leur reconnaît une vitalité susceptible de régénérer un pays moribond, et que la maison Santoire sent trop la mort – la fin du roman en apportera la terrible confirmation – pour qu’il soit possible de s’identifier à ses derniers habitants. Sans doute en est-on réduit une fois encore au constat que quelque chose de très ancien s’est perdu, qui ne sera pas remplacé, et que, si la vie continue – et l’on ne peut que souhaiter qu’il en soit ainsi –, ce sera hors de toute référence au passé, donc hors de toute identité, s’il est vrai, on l’a dit, qu’il n’est pas d’identité sans mémoire, sans “cet esprit des menues choses anciennes”[62] dont les Lavigne sont si cruellement dépourvus.
La fin, et après ?
19 C’est cette leçon pessimiste que viennent confirmer deux auteurs de la jeune génération, qui n’ont pas connu les derniers feux de la civilisation rurale et se confrontent directement à ce qui a pris sa place. Dans leurs livres, une autre histoire a commencé, dont on ignore où elle conduira l’humanité, mais qui semble porteuse de bien des risques.
20 Dans Règne animal (Gallimard, 2016), Jean-Baptiste Del Amo, né en 1981, embrasse un siècle d’histoire agricole à travers une ferme du Gers, dans le village imaginaire de Puy-Larroque. Mais là où Claude Michelet s’attachait avec bienveillance et méticulosité à raconter l’histoire des Vialhe, là où Richard Millet exaltait plus tragiquement la légende noire des Pythre, l’un et l’autre dans une forme d’empathie avec leur objet, Del Amo ne plonge dans le passé rural que pour y chercher les racines de l’élevage industriel en tant que mal absolu, catastrophe écologique et éthique. Pour cela, il n’est pas nécessaire de parcourir le siècle entier. Les deux premières parties du roman couvrent une période allant de 1898 à 1917, suffisante pour décrire la double violence de la ruralité archaïque et de l’Histoire. Les paysans de Del Amo ressemblent à ceux de Zola dans La Terre (1887), ce roman qui faisait écrire à ses anciens disciples : “le Maître est descendu au fond de l’immondice”[63]. Ils sont proches de l’animalité, réduits aux fonctions corporelles, en même temps qu’ils exercent sur l’animal et sur la nature une domination sans faille. Dès lors, rien d’étonnant à ce qu’ils soient eux-mêmes traités comme des animaux dans la boucherie de la Grande Guerre, il n’y a là en somme qu’un juste (ou au moins logique) retour des choses : l’humanité est victime de sa propre barbarie.
21 Une fois posée cette base à la fois anthropologique et morale, le romancier fait un bond dans le temps, les deux autres parties étant datées de 1981. On entre alors dans une nouvelle dimension de la barbarie, celle qui intéresse vraiment Del Amo, parce qu’elle nous est contemporaine. La ferme, que Marcel, revenu “gueule cassée” de la Grande Guerre, avait déjà spécialisée dans l’élevage des porcs, est devenue un élevage industriel géré par son fils Henri et ses petits-fils. Entre temps, d’autres horreurs ont eu lieu, que le récit a enjambées, mais dont on entend l’écho dans une expression telle que “l’univers concentrationnaire de la porcherie”[64]. Car c’est bien cela que suggère l’écrivain, poursuivant impitoyablement son parallèle entre ce que les hommes font subir aux animaux et ce qu’ils sont capables de s’infliger les uns aux autres, à petite et à grande échelle[65]. Quelques lignes choisies parmi bien d’autres, souvent insoutenables, en donneront l’esprit :
Ils ont modelé les porcs selon leur bon vouloir, ils ont usiné des bêtes débiles, à la croissance extraordinaire, aux carcasses monstrueuses, ne produisant presque plus de graisse mais du muscle. Ils ont fabriqué des êtres énormes et fragiles à la fois, et qui n’ont même pas de vie sinon les cent quatre-vingt-deux jours passés à végéter dans la pénombre de la porcherie, un cœur et des poumons dans le seul but de battre et d’oxygéner leur sang afin de produire toujours plus de viande maigre propre à la consommation.[66]
22 La famille elle-même présente de lourds dysfonctionnements, dont la liste peut paraître caricaturale : Henri est atteint d’un cancer, sa belle-fille Catherine est bipolaire, l’un de ses petits-fils, Jérôme, est handicapé mental. Encore est-ce, paradoxalement, par ce dernier que filtre un peu de lumière dans ce monde ténébreux, puisque, dans la riche tradition littéraire des “idiots”[67], il noue avec la nature une relation alternative à la domination humaine : “Rien ne sépare son corps de celui des animaux, des plantes, des pierres. Il les désire tous également”[68]. Mais c’est à un animal, comme de juste, qu’il revient de clore puissamment le roman sur une fin, sinon heureuse, du moins ouverte. Alors que l’élevage envahi par l’infection est devenu incontrôlable, un énorme verrat, appelé “la Bête”, a réussi à s’échapper, et les efforts désespérés d’Henri pour le retrouver resteront vains. Le roman se termine par le récit de son évasion racontée du point de vue de l’animal, point de vue qui, enfin, remplace celui des hommes, instaurant symboliquement un nouveau règne — ou plutôt restaurant un règne très ancien : “Des images lui reviennent, surgies d’une mémoire atavique : des plaines fourragères et sauvages, des souilles établies dans les fougères, au cœur de forêts primitives”[69].
23 Né en 1981 comme Del Amo, Aurélien Delsaux publie en 2017 Sangliers (Albin Michel), qui évoque aussi le monde rural d’aujourd’hui, tout en faisant référence à l’animal par son titre, ce qui est un trait d’époque. Mais forme et contenu sont bien différents. Le roman a pour cadre le hameau des Feuges, dans la plaine de la Bièvre, une zone semi-rurale du Dauphiné, mitée de lotissements bon marché où sont venus s’installer “à la campagne” des habitants des banlieues grenobloise ou lyonnaise. De paysans en activité, il n’y en a plus guère, la plupart ayant vendu leurs terres devenues constructibles. En revanche, le roman déploie une riche galerie de types sociaux et humains, caractéristiques de ces nouvelles campagnes. Une figure centrale, mais aussi la plus antipathique, est Germain, dit “le Chef”, ancien chauffeur d’autocar au chômage, machiste, raciste et grand chasseur, une sorte de “beauf” à la Cabu, en plus odieux et plus inquiétant encore. Mais d’autres personnages viennent heureusement nuancer la palette : le patron de l’unique café du village, ancien séminariste bourru, cultivé et secret ; un agriculteur bio idéaliste venu s’installer après la mort de sa femme pour protéger sa fille de la société de consommation ; un vieux sculpteur polonais retiré dans un ancien moulin et qui vit un dernier amour avec une étudiante en art ; une famille d’agriculteurs qui ont réussi à s’adapter et où cohabitent plusieurs générations ; un professeur de collège désabusé qui se rêve écrivain et n’écrit rien ; un jeune couple récemment installé, lui algérien d’origine et militaire souvent en missions lointaines, elle sans emploi, etc.
24 Cette humanité hétéroclite, qui n’a plus rien d’une “communauté villageoise”[70], survit difficilement, dans une nature somptueuse, mais sur laquelle plane la menace du dérèglement climatique (canicule, inondation). Mais c’est surtout une crise sociale profonde que décrit le roman. La question du vote Front national dans les zones rurales déshéritées le traverse tout entier, et même si le nom du parti d’extrême droite n’est pas cité, les affiches “bleu et noir”[71] et le discours sur “l’invasion” sont sans équivoque. Les sangliers du titre sont aussi bien les animaux qui ravagent les cultures et contre lesquels on organise une grande battue à l’ancienne, que les Manouches auxquels les assimilent les conversations de bistrot et dont un groupe de villageois finira par incendier le campement, ou que Germain lui-même, “le Chef”, qui a nettement une tête de sanglier, avec “ses deux canines inférieures légèrement saillantes”, “ses yeux […] petits”, “son front […] bas, son cheveu brun, coupé ras, ses oreilles légèrement pointues”, son “cou massif”[72]. Ce qui se joue ici, et qui n’est pas sans rapport avec le roman de Del Amo, c’est le retour d’une forme de bestialité dans une population en déshérence.
25 Cependant, Delsaux évite l’indignation facile et la dénonciation bien-pensante. Écrivain engagé, il sait aussi être nuancé et n’adopte pas une position surplombante, comme il s’en explique lui-même :
Sur le FN, il y a un fossé, une espèce de décalage dans la façon de voir les choses entre les habitants de la métropole et nous. Dans mon village, il y a plus d’un tiers des gens qui votent FN. Alors je vis avec eux, je ne veux pas partir, donc je ne peux pas et ne veux pas les caricaturer comme des grosses brutes épaisses, même si je ne suis pas d’accord avec eux et qu’ils le savent […].[73]
Certes, le personnage de Germain, on l’a dit, est caricatural, foncièrement “[b]ête et méchant”[74], pense Max, le patron du café, lecteur de Charlie Hebdo. Mais le regard que pose l’écrivain sur son fils Lionel, celui par qui pourtant l’impensable adviendra, plutôt que de juger, cherche à suivre l’enchaînement inexorable des causalités sociales et psychologiques dans l’espoir de comprendre, peut-être, comment on en arrive là. Et si les “identitaires”[75] qui l’ont embrigadé en se présentant comme des “warriors” sont clairement du côté du Mal, le “collectif des moutons noirs”[76] (anticipation des “gilets jaunes” ?), qui entend réactualiser le vieux mythe révolutionnaire, s’il est plus sympathique, n’est guère brillant, quand son action se limite à lancer un Appel à une République nouvelle et à perturber le discours du député ou l’étape du Tour de France.
Comment, dès lors, espérer trouver une quelconque “identité française” dans ce territoire défait, et ce d’autant que le mot même est accaparé par un groupe d’extrême droite ? La seule identité de ce coin de Dauphiné, une fois encore, gît dans un passé que presque tous ont oublié ou n’ont jamais su, mais que rappelle à la mémoire le seul personnage qui fasse le lien avec la vieille civilisation paysanne, le “Grand-Pé” de chez Morin, dont les histoires fascinent son petit-fils Thomas et son copain Lionel :
L’enfant qu’il était encore, pour la première fois, entrait dans l’enchantement d’une parole. C’était chaud comme une chanson, vivant comme une bête.
Du vieux sortaient – de sa mémoire, de son imagination, ou des deux – des histoires – souvenirs, contes, ou les deux – comme d’une grande gibecière usée de vivants lapins de garenne.[77]
On devine que de cette parole émanent les fragments narratifs récurrents qui plongent dans un passé lointain, entre histoire et légende, conférant au roman sa profondeur temporelle[78]. Quand le vieil homme meurt, c’est “la Mémoire des Feuges”[79] qui meurt avec lui : “Que resterait-il du pays dans le pays. Qui s’en souciait. Que sans plus la maille d’une voix, sans le tissage d’aucune parole, le petit royaume irait inéluctablement se détricotant : qui aurait pu y croire”[80]. Comme le disait autrement Patrice de La Tour du Pin : “Tous les pays qui n’ont plus de légende/Seront condamnés à mourir de froid”[81]. La parole de Grand-Pé entretenait encore un peu cette légende. Après lui, tout est condamné à se défaire, et la dérive meurtrière de Lionel trouve peut-être dans cet instant sa lointaine origine : “L’enfant qui avait eu patience et fascination d’écouter tout, […] oubliait tout déjà”[82].
Conclusion
26 Si la ruralité a été longtemps une composante majeure de l’identité française, peut-elle encore le demeurer, alors que tout à la fois le monde rural s’est profondément transformé, perdant ce qui faisait son identité propre, et que la notion même d’“identité” est devenue problématique, voire suspecte ? Il avait fallu presque un demi-siècle pour que les campagnes retrouvent leur place dans la littérature, hors régionalisme[83]. Les écrivains qui ont été les artisans de cette renaissance, en même temps qu’ils donnaient un beau corps de mots au deuil collectif de la France rurale, se sont défendus de toute forme d’idéalisation passéiste de la terre. Mais ils ont aussi déploré l’évolution du monde post-industriel et globalisé, qui a fini de détruire ce qui pouvait encore subsister du monde rural traditionnel. C’est pourquoi celui-ci a été pour eux un lieu fondateur de l’écriture en même temps qu’un lieu de mémoire collective.
27 Les choses se compliquent avec la génération suivante, quand cette mémoire s’éloigne, voire s’éteint, et que les campagnes deviennent soit des espaces de loisir, soit des espaces “à problèmes” (sociaux, écologiques, éthiques). En cela, certes, elles nous parlent de la société française contemporaine, ce qui n’a pas échappé à Michel Houellebecq, ingénieur agronome de formation, dont le dernier roman, Sérotonine (Flammarion, 2019), narre une révolte de producteurs de lait normands et le suicide de l’un d’eux. Mais une somme de problèmes ne constitue pas une identité : il y faut un imaginaire partagé. Or, les campagnes ont largement tourné le dos à leur passé, grand pourvoyeur d’imagerie collective, et si leur avenir est porteur d’un imaginaire, c’est plutôt celui de la catastrophe. Des écrivains pourtant se risquent à écrire le monde rural contemporain, et cela contribue au moins à lui donner une existence symbolique. Mais le miroir qu’ils tendent à la France d’aujourd’hui, s’il est puissant, n’est pas de ceux dans lesquels on aime à se regarder.
Jean-Yves Laurichesse
Université Toulouse-Jean Jaurès

Notes


[1]Georges Duby, Armand Wallon (dirs), Histoire de la France rurale, Paris, Seuil, 1976, vol. 3, p. 11-12.

[2]Maurice Agulhon rappelle la relativité de ce “bon vieux temps” dont le curseur se déplace constamment : “longtemps assimilé au ‘temps des diligences’, qu’avait bousculé l’arrivée du chemin de fer, il devait un jour intégrer celui-ci, quand commenceraient à fermer les petites lignes, de même que l’on regretterait les cafés de village qui avaient pourtant fait disparaître les traditionnelles veillées paysannes” (ibid., p. 308).

[3]Bruno Hérault, “La population paysanne : repères historiques”, Centre d’étude et de prospective, Ministère de l’agriculture, n° 11, juin 2016 ; URL : https://agriculture.gouv.fr/­sites/minagri/­files/­cep_­docu­ment_de_travail_11_la_population_paysanne_reperes_historiques0609.pdf, consulté le 15 novembre 2019.

[4]L’expression est attestée dès 1898 (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey éd., Paris, Le Robert, 2016, article “Région”).

[5]Anne-Marie Thiesse, Écrire la France. Le mouvement régionaliste de langue française entre la Belle Époque et la Libération, Paris, PUF, 1991.

[6]Voir “Entretiens Jean Giono-Jean Carrière” (1965), in Jean Carrière, Jean Giono, Lyon, La Manufacture, 1985, <Qui suis-je>, p. 90-91.

[7]C’est le fameux slogan de “la terre [qui], elle, ne ment pas”, dans le premier discours officiel de Pétain, rédigé par Emmanuel Berl : “Un champ qui tombe en friche, c’est une portion de la France qui meurt. Une jachère à nouveau emblavée, c’est une portion de la France qui renaît.” (“Appel du 25 juin 1940”, repris dans Philippe Pétain, Discours aux Français, textes établis, présentés et commentés par Jean-Claude Barbas, Paris, Albin Michel, 1989, p. 63-66).

[8]Annuaire statistique de la France, 1975, cité dans Histoire de la France rurale, op. cit., vol. 4, p. 227.

[9]Chiffres du Ministère de l’agriculture ; URL : http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/Gaf06p034.pdf, consulté le 15 novembre 2019.

[10] Henri Mendras, La fin des paysans [1967], Arles, Actes Sud, 1992, <Babel>.

[11] Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire [1984-1992], Paris, Gallimard, 1997, <Quarto>, vol. 1, p. 23.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Sur le monde rural comme “lieu de mémoire”, voir en particulier, dans Les lieux de mémoire, le chapitre intitulé “La terre”, rédigé par Armand Frémont (ibid., vol. 3, p. 3047-3080).

[17] Ibid., vol. 1, p. 43.

[18] Ibid.

[19] Voir Alexandre Gefen (dir.), Vie imaginaires. De Plutarque à Michon, Paris, Gallimard, 2014, <Folio classique>.

[20] Voir Dominique Viart, Bruno Vercier, La littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, Paris, Bordas, 2005.

[21] Voir Arlette Bouloumié (dir.), L’écriture du bocage : sur les chemins de Jean-Loup Trassard, Angers, Presses Universitaires d’Angers, 2000, et Dominique Vaugeois (dir.), Jean-Loup Trassard, Bazas, Le temps qu’il fait, 2014, <Cahier dix-neuf>.

[22] Voir Sandrine Bédouret-Larraburu, Jean-Yves Casanova (dirs), Robert Marteau, arpenteur en vers et en proses, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, <La Licorne 117>, et Jean-Yves Casanova, Robert Marteau. Mesure du ciel et de la terre, Paris, Léo Scheer, 2019.

[23] Je me permets de renvoyer à mon article “Écrire le monde rural aujourd’hui”, in Jean-Yves Laurichesse et Sylvie Vignes (dirs), États des lieux dans les récits français et francophones des années 1980 à nos jours, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 175-195.

[24] Je ne reviens pas sur les arguments d’une périodisation largement admise par les chercheurs. Voir ici encore Dominique Viart et Bruno Vercier, op. cit.

[25] Voir Sylviane Coyault-Dublanchet, La province en héritage. Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Richard Millet, Genève, Droz, 2002.

[26] Agriculteur et écrivain, Claude Michelet est l’auteur en particulier de la saga Les gens de Saint-Libéral (Paris, Robert Laffont, 4 romans publiés de 1979 à 2012), initiée par Des grives aux loups, qui retrace l’histoire d’une famille paysanne de Corrèze à travers le XXe siècle.

[27] Pierre Bergounioux, Miette, Paris, Gallimard, 1995, <folio>, p. 42-43.

[28] Ibid., p. 79.

[29] Siom est le nom que Millet donne au village inspiré de son lieu natal de Viam.

[30] Richard Millet, La gloire des Pythre, Paris, POL, 1995, <folio>, p. 233.

[31] Voir par exemple Un balcon à Beyrouth (Paris, La Table Ronde, 1994) ou Brumes de Cimmérie (Paris, Gallimard, 2010).

[32] Je me permets de renvoyer à mon livre, Richard Millet. L’invention du pays, Amsterdam-New York, Rodopi, 2007.

[33] Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Lagrasse, Verdier, 2001, p. 18.

[34] Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, Paris, Gallimard, 2003, <folio>, p. 511.

[35] Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, op. cit., p. 73.

[36] Pierre Bergounioux, Miette, op. cit., 4e de couverture.

[37] Richard Millet, L’enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature, Paris, Gallimard, 2010, p. 260.

[38] Pierre Bergounioux, La fin du monde en avançant [2006], Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 2011, p. 29.

[39] Ibid., p. 31-32.

[40] Voir par exemple : Pierre Bergounioux, “De la littérature à la marchandise”, La fin du monde en avançant, op. cit., et Richard Millet, Désenchantement de la littérature, Paris, Gallimard, 2007.

[41] À cet égard, ils peuvent être considérés comme “antimodernes” au sens d’Antoine Compagnon (voir à ce sujet mon article “Richard Millet : le dernier guerrier”, in Marie-Catherine Huet-Brichard, Helmut Meter (dirs), La polémique contre la modernité. Antimodernes et réactionnaires, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 317-329).

[42]Rapport de l’INSEE suite au recensement de 2006 ; URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1282917, consulté le 15 novembre 2019.

[43] Voir Bernard Kayser, La renaissance rurale. Sociologie des campagnes du monde occidental, Paris, Armand Colin, 1990.

[44] Bertrand Hervieu, Jean Viard, Au bonheur des campagnes [1996], La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2001. Ce diagnostic a été confirmé par une enquête récente : la vie à la campagne représente un idéal pour 81% de Français, pour des raisons à la fois de coût et de qualité (sondage réalisé par l’Ifop pour Familles Rurales, publié le 9 octobre 2018).

[45] Chiffres du Ministère de l’agriculture ; URL : http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/primeur350.pdf, consulté le 15 novembre 2019.

[46] Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.

[47] “Ce n’est pas du rôti pour moi”, entretien avec Marie-Hélène Lafon, La Femelle du Requin, n° 48, automne-hiver 2017, p. 37.

[48] Marie-Hélène Lafon, Chantiers, Paris, Éditions des Busclats, 2015, p. 17-18.

[49] Voir Claude Simon, Discours de Stockholm, Paris, Minuit, 1986, p. 25.

[50] Marie-Hélène Lafon, Chantiers, op. cit., p. 11.

[51] Ibid.

[52] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu, Jean-Yves Tadié éd., tome I, Paris, Gallimard, 1987, <Bibliothèque de la Pléiade>, p. 182.

[53] Marie-Hélène Lafon, Chantiers, op. cit., p. 13.

[54] Ibid., p. 17.

[55] Le titre vient d’un propos de la mère de Jean et Marie : “Les Santoire vivaient sur une île, ils étaient les derniers Indiens, la mère le disait chaque fois que l’on passait en voiture devant les panneaux d’information touristique du Parc régional des volcans d’Auvergne, on est les derniers Indiens.” (Marie-Hélène Lafon, Les Derniers Indiens, Paris, Buchet-Chastel, 2008, p. 58).

[56] Ibid., p. 54.

[57] Ibid., p. 55.

[58] Ibid., p. 56.

[59] Ibid.

[60] Ibid., p. 65-66.

[61] Ibid., p. 144.

[62] Ibid., p. 156.

[63] Le Manifeste des Cinq, Le Figaro, 18 août 1887.

[64] Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, Paris, Gallimard, 2016, p. 293.

[65] L’auteur est végétalien et soutient activement le mouvement L214 pour les droits des animaux. Il a publié L214, une voix pour les animaux, Paris, Arthaud, 2017, avec une préface de Brigitte Gothière.

[66] Ibid., p. 294.

[67] On pense bien sûr à Benjy dans Le bruit et la fureur (1929) de Faulkner, mais aussi, plus récemment, à Jean Pythre, le fils d’André, dans La floire des Pythre de Richard Millet.

[68] Jean-Baptiste Del Amo, op. cit., p. 399.

[69] Ibid., p. 417.

[70] Sur la nouvelle sociologie des villages, voir l’enquête de Jean-Pierre Le Goff sur un village provençal, à laquelle j’emprunte une partie de mon titre : La fin du village : une histoire française, Paris, Gallimard, 2012.

[71] Aurélien Delsaux, Sangliers, Paris, Albin Michel, 2017, p. 119.

[72] Ibid., p. 64.

[73] “Ohé, ohé, territoires abandonnés”, entretien avec Aurélien Delsaux, Le Postillon, n° 44, février 2018 ; URL : https://www.lepostillon.org/Ohe-ohe-territoires-abandonnes.html, consulté le 15 novembre 2019.

[74] Aurélien Delsaux, op. cit, p. 64.

[75] Ibid., p. 264.

[76] Ibid., p. 313.

[77] Ibid., p. 105.

[78] On en dénombre une quarantaine, introduits par une formule rituelle isolée dans un alinéa, indiquant un lieu ou un personnage : “L’étang de la Feuillée, il dit”, “Le Héros, il dit” (ibid., p. 22 et 202).

[79] Ibid., p. 348.

[80] Ibid., p. 349.

[81] Patrice de La Tour du Pin, La quête de joie, “Prélude” (in Eva Kushner, Patrice de La Tour du Pin, Paris, Seghers, 1961, <Poètes d’aujourd’hui>, p. 153).

[82] Aurélien Delsaux, op. cit, p. 349.

[83] Voir à ce sujet le récent ouvrage de Claire Jaquier, Par-delà le régionalisme. Roman contemporain et partage des lieux, Neuchâtel, Éditions Livreo-Alphil, 2019.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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