Appel à contributions: n° 24

Sexualités : violences subies et reprises de pouvoir

coordonné par Denis Saint-Amand et Mathilde Zbaeren


En 2017, l’éclatement de l’affaire Weinstein a favorisé le rayonnement du mouvement #MeToo, chaîne de solidarité rassemblant les victimes d’agressions sexuelles initiée en 2007 par Tarana Burke, une militante et travailleuse sociale noire américaine. La médiatisation de cette campagne dix ans après l’appel initial de Burke a non seulement permis de révéler au grand public le système de prédation en vigueur au sein du milieu hollywoodien, mais aussi de faire apparaître plus largement l’omniprésence des formes et mécanismes de la violence sexuelle et sexiste au sein des différents espaces sociaux. Autour d’une devise qui fonde les possibilités de reconquérir un pouvoir dans l’empathie, le mouvement #MeToo s’est largement déployé pour impliquer et rallier progressivement des voix de femmes victimes de harcèlement et de violences sexuelles au sein de communautés diverses. Émergeant il y a trois ans comme une dynamique réflexive puissante et polymorphe, ce phénomène médiatique et politique trouve un appui solide sur une tradition de luttes féministes articulées, dans une perspective intersectionnelle (Crenshaw, 1989 ; McCall, 2005), à d’autres mouvements d’émancipation, luttes décoloniales et LGBTQIA+, notamment. Ces perspectives conjointes fournissent des outils épistémologiques puissants permettant à des actrices et acteurs sociaux de défier l’hégémonie d’un patriarcat autant prescriptif que restrictif. Une opération médiatique telle que celle menée en 2017 atteste d’une volonté de démocratiser l’accès aux luttes et de donner au plus grand nombre les moyens de secouer les normes imposées en matière de rapport de genre et de sexualités.

C’est à la question des sexualités que sera consacré ce dossier de Fixxion. Nous proposons d’aborder ici de front le problème des violences sexistes et sexuelles, mais aussi, face à elles, d’envisager les luttes et les reprises de pouvoir que la littérature amorce. Pour ce faire, il nous semble essentiel d’interroger à la fois les fonctions dévolues à la littérature dans des récits et romans francophones contemporains – porter au jour des thématiques « silenciées », minorisées ; réparer des destins brisés ; relier, créer du commun autour d’expériences similaires – et les formes par lesquelles ces fonctions dédiées sont rendues manifestes. On tâchera ainsi de repenser les enchevêtrements complexes entre sexualités, violence et reprise de pouvoir au regard de ce que la littérature en dit, mais aussi à la lumière de ce qu’elle leur fait, pour examiner in fine ce que l’on dit des sexualités au nom de la littérature.

Les productions littéraires contemporaines de l’espace francophone attestent d’une attention renouvelée aux violences sexuelles et sexistes. Elles esquissent pour beaucoup des pistes d’émancipation et de recouvrement d’une puissance d’agir, qui réside souvent en premier lieu dans le geste de prise de plume. Parmi elles, on pensera de prime abord aux témoignages de victimes d d’agressions qui délivrent une expérience vécue tout en infléchissant les modèles narratifs disponibles : depuis Le Consentement de Vanessa Springora jusqu’à Enjamber la flaque où se reflète l’enfer de Souab Labizze, l’écriture testimoniale désigne les lieux d’une oppression et de violences infligées, invite d’autres prises de parole et leur garantit une écoute compréhensive au sein de l’espace parallèle du texte.

Complexe, la problématique offre des prises multiples et des angles d’attaques variés, notamment celui du genre littéraire. Pour ce dossier de Fixxion, outre les formes d’écritures autobiographiques et autofictionnelles, on étudiera les genres et registres variés mobilisés pour traiter ces problématiques : l’immersion d’Emma Becker dans La Maison (Flammarion, 2019), une enquête sur la vie en maison close qui puise aux sources du journalisme et de l’enquête immersive pour composer une série de portraits tantôt tendres tantôt durs de travailleuses du sexe et de leurs clients ; la « fiction syndicale » dans Querelle de Kevin Lambert (Le nouvel Attila, 2019), récit halluciné d’une grève queer dans une sucrerie de Roberval, dont les ouvriers sont portés par la lutte des classes et l’exploration de leurs désirs ; ou encore le roman initiatique dans Celles qui attendent de Fatou Diome (Flammarion, 2010), qui relate les manœuvres entreprises par Arame, mariée de force à un vieillard, et Bougma, deuxième épouse d’un polygame, pour aider leurs fils à gagner l’Europe.

Des écritures factuelles aux récits fictionnels, on tâchera de compléter la cartographie de ce problème. Qu’on y fasse le récit de violences physiques (viol, agressions) ou de mécanismes plus insidieux (injonction à procréer, contraceptions forcées, harcèlement verbal), les mises en récits des logiques de domination mettent au jour sa répétition incessante d’un espace à l’autre. Les productions que nous étudierons s’efforcent de délimiter les lieux de ces violences. Elles montrent comment ces dernières prennent place au cœur d’espaces privés, de structures familiales (l’emprise d’un partenaire manipulateur dans L’Agrume de Valérie Mréjen ; le harcèlement d’un admirateur  dans Les Yeux rouges de Myriam Leroy ; le retour des schémas patriarcaux au sein d’un couple a priori progressiste dans La Femme gelée d’Annie Ernaux ; l’inceste chez Christine Angot, Mathilde Brasilier ou Marie-Pier Lafontaine) ou dans des institutions fortement hiérarchisées (articulation entre violences sexuelles et violences policières dans Macronique d’Émilie Notéris ; abus d’un professeur d’université dans La Brèche de Marie-Sissi Labrèche ; une fausse agence à la recherche de jeunes talents dans Chavirer de Lola Lafon). Elles scrutent la responsabilité de structures et d’instances politiques ou religieuses en matière de coercition (le Liban conservateur et dévot dans Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter de Darina Al-Joundi ; la secte des « enfants de Dieu » dans Purulence et Fille de chair d’Amoreena Winkler). Elles identifient plus largement le monde social à un Boys’Club (chez Virginie Despentes, mais aussi chez Annie Ernaux, qui, dans Mémoire de fille (2016), déconstruit la honte que son agresseur et ses comparses tentent de lui faire ressentir pour se dédouaner de leur propre culpabilité). Ces récits et romans comptent parmi les médiations qui permettent, d’une part, de faire émerger une parole pour dire et penser la violence, et, d’autre part, d’être mobilisés par le lectorat comme ressources, instruments ou adjuvants, dans une perspective qui ne serait pas uniquement parégorique, mais permettrait de favoriser les échanges et de cimenter des communautés.

Notre attention se tournera sur des récits francophones contemporains pour en donner à lire également la portée dénonciatrice, résistante et émancipatrice : récits de l’ostracisme touchant les minorités sexuelles et dans le même temps récit de la conquête d’un pouvoir (chez Hervé Guibert, Édouard Louis, Matthieu Riboulet ou Monique Wittig) ; revendications et reconfigurations de discours et d’imaginaires liés à la pornographie, la prostitution et au travail du sexe (chez Emma Becker, Chloé Delaume, Grisélidis Réal ou Nelly Arcan) ; dénonciations de la confiscation des droits des femmes et des discours normatifs imposés par les hommes (ainsi des récits relatifs à l’avortement, chez Annie Ernaux encore ou chez Colombe Schneck) ; appréhension des façons dont le roman et le récit mettent en scène ou favorisent des formes de négociation (Fassin, 2009), c’est-à-dire ne figent pas les orientations sexuelles, les identités de genre ou les dynamiques relationnelles, mais permettent une conception de l’identité dont le socle ne serait plus une vérité abstraite ou essentielle, mais reposerait sur des pratiques (on songe ici aux œuvres de Jakuta Alikavazovic, Emmanuelle Bamayack-Tam, Pauline Delabroy-Allard ou Léonora Miano) ; exploration des formes de résistance qui se manifestent à travers les motifs de la vengeance (dans Baise-moi de Virginie Despentes en 1994) et de l’organisation collective (dans Les Orageuses de Marcia Burnier ou Les Hérétiques d’Elyse Carré en 2020), lesquels peuvent supporter le déploiement de rassemblements empruntant une part de leur imaginaire à ces fictions. On s’appliquera ainsi à interroger la façon dont la littérature francophone contemporaine prend en charge les sexualités et travaille leurs représentations, contribue à rendre visible des formes de domination, tantôt en les entretenant, tantôt en explorant des propositions narratives ou formelles cherchant à les faire vaciller, fût-ce dans un seul cadre diégétique apparaissant comme ouvroir de possibles.

D’un point de vue théorique, le présent dossier revendique une dimension intersectionnelle, qui s’intéressera à des identités et à des expériences de subordination multiples et favorisera l’analyse de l’articulation des représentations littéraires de violences sexuelles et sexistes avec d’autres formes de domination et d’oppression (notamment de classe, de « race », de genre et d’orientation sexuelle). Que l’intersectionnalité soit conceptualisée comme un point de jonction (Crenshaw, 1991), comme « axes » de différence (Yuval-Davis, 2006) ou comme un processus dynamique (Staunæs, 2003), on s’attachera surtout à montrer comment la question de l’expérience individuelle des violences sexuelles et sexistes est articulée, au sein des récits étudiés, aux structures sociales et aux discours culturels qui les rendent possibles.

Dans cette perspective, un regard réflexif sur la discipline littéraire et sur les mécanismes littéraires permettant d’euphémiser, de dissimuler, voire de sublimer la violence sexiste et sexuelle (chez Tony Duvert ou Gabriel Matzneff, notamment, mais aussi dans des récits où la phallocratie s’avance masquée, sous le couvert de la galanterie, par exemple) sera bienvenu. Une approche sociologique de la littérature qui interrogera dans un mouvement dialectique les compositions internes des textes étudiés et leur contexte d’émergence (scène médiatique, procédés éditoriaux, réseaux d’écrivains, réception, etc.), bénéficiera d’une attention redoublée.

 

Échéance : 1 juin 2021. Les propositions de contribution (environ 300 mots), portant sur les littératures françaises et francophones doivent être envoyées en français ou en anglais, à fixxion21@gmail.com (un rédacteur vous inscrira comme auteur et vous enverra le gabarit MSWord de la revue).
Après notification de la validation, le texte de l’article définitif (saisi dans le gabarit Word et respectant les styles et consignes du 
Protocole rédactionnel) est à envoyer à fixxion21@gmail.com avant le 15 décembre 2021 pour évaluation et relecture par les membres de la Revue critique de fixxion française contemporaine.


Bibliographie


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